12 juillet 2006
Apprendre à vivre – Luc Ferry (Plon)
Traité de philosophie à l’usage des jeunes générations
Ancien ministre de l’Education et philosophe modeste, Luc
Ferry commence son livre en annonçant les critiques qu’on lui a faites sur son
précédent ouvrage, à savoir qu’il était incompréhensible (à lire). M. Ferry se
donne alors un objectif : être le plus compréhensible possible, même pour
un lecteur non préparé et - quitte à expliquer clairement les choses, autant
les reprendre depuis le début…
L’auteur nous fait donc d’entrée de jeu une promesse, à
savoir arriver à nous faire comprendre les pensées qui ont fait au cours des
siècles l’histoire de la philosophie.
Luc Ferry nous plonge donc jusque dans l’antiquité afin de
voir l’émergence de la philosophie, à savoir l’envie de combattre la peur de la
mort à travers autre chose qu’une croyance métaphysique (la religion). Prenant
la nature comme exemple, les grecs se sont donnés comme objectif de l’imiter le
plus fidèlement possible afin d’entrer en harmonie avec ce qu’ils appellent le cosmos,
pour pouvoir jouir de l’instant présent tel qu’il est, c’est-à-dire non aux
dépens des regrets du passé et des espoirs de l’avenir (qui n’a jamais entendu
parler de Carpe Diem ?).
Dans le domaine pratique, ce genre de pensée a conduit –
entre autres, la société à s’organiser en hiérarchie.
Ce genre de pensée est révolutionnaire pour l’époque, mais –
il faut bien l’admettre, elle n’est guère rassurante quant à la véritable peur
de la mort. Aussi, lorsque le christianisme arrive en occident, il fait de
nombreux adeptes : ses théories sur la personnification de Dieu ; le
concept que tous les êtres humains, mêmes (voire surtout) les plus faibles sont
dignes de respect ; de l’idée de la personnalisation de la mort (retrouver
ses proches au paradis etc.) ne peuvent que séduire, même si elles vont à
l’encontre de la philosophie au sens propre, puisqu’elle encourage à mettre de
côté l’usage de la raison au profit de la foi.
Dans le domaine pratique, ce genre de pensée est évidemment
à la base de la pensée et donc de la société occidentale.
Le christianisme aura longtemps le monopole (par rapport à
la philosophie). Cependant, au bout de quelques siècles, la technologie aidant,
les sciences en sont arrivés à remettre en question certaines thèses du
christianisme (notamment l’âge de la Terre et la formation de l’univers).
S’en est suivi alors une grande période de doute dans
laquelle les êtres humains ne savaient plus à quoi s’en tenir. Ce fût le moment
pour les philosophes de prendre leur revanche : n’hésitant pas à remettre
en cause tout ce qui était acquis, les Lumières finssent par mettre en
place l’Homme au milieu de toutes leurs réflexions. C’est le début de
l’humanisme, qui sera à l’origine de la Déclaration des droits de l’Homme (ne
prenant plus comme base la hiérarchie naturelle comme ce fut le cas chez les Anciens
– notons au passage la proximité avec la pensée chrétienne).
En lisant au fur et à mesure ces trois grands chapitres, et
prenant la peine d’y réfléchir un peu, on se rend compte à quel point la
philosophie a pu être importante, et – quoi qu’en disent certains, à quel point
elle peut être liée à l’Histoire.
Les deux derniers chapitres de ce livre sont un peu plus
abstrait, puisqu’ils sont consacrés à la déconstruction de Nietzsche (on
regrettera au passage l’absence de précisons sur Freud ou Marx) qui, prenant
comme modèle les remises en cause des Modernes pour leur appliquer leur propre
théorie et les rabaisser afin de ne voir ressortir que l’essentiel – à savoir
être heureux, c'est-à-dire (je déforme sûrement) profiter de l’instant présent
tel qu’il nous plait de le vivre (cette théorie développera l’individualisme,
et sera prise comme modèle par les Nazis) ; puis nous en venons (enfin) à
ce que l’auteur pense de tout cela et nous expose sa propre thèse :
combattre le matérialisme par l’humanisme développé par Kant, sans tomber dans
l’excès (le communisme) en gardant en tête les conseils de Nietzsche…
Si nous avons bien compris cela, nous pouvons désormais nous
attaquer à son livre sur la question, à savoir : Qu’est-ce qu’une vie
réussie ? ;-)
Mais aussi (chose plus surprenante) celui de son grand
concurrent (au niveau théorique), le communiste André
Comte-Sponville (auteur du récent Le capitalisme est-il moral ?)
: Le Bonheur, désespérément afin d’ « élargir notre pensée ».
Bref, un excellent livre pour tous ceux qui souhaitent
s’initier à la philosophie sans se prendre la tête à essayer de déchiffrer les
phrases une à une.
Toutefois, je lui ferais un petit reproche : le
tutoiement du lecteur. Visiblement mal à l’aise lui-même de nous tutoyer,
l’auteur n’en devient que moins naturel, et donne parfois l’impression de
s’adresser à des gamins, voire des débiles… C’est dommage, d’autant plus que ce
sentiment est mis en avant dans la quatrième de couverture, et risque de décourager
le lecteur potentiel avant même qu’il ait acheté le livre.
Cependant, je souhaiterais ne pas être trop sévère avec M.
Ferry sur ce point. Si le tutoiement ne sonne pas naturel, c’est parce qu’il
est forcé : tentant de tenir sa promesse, l’auteur essaie de créer une
complicité avec son lecteur, en écrivant comme s’il était en train de lui
parler. Si je peux me permettre, je lui dirais que la complicité peut également
être créée en utilisant le "vous", donnant ainsi l’impression que l’on
adresse à plusieurs personnes à la fois (un peu comme un professeur), voire (à
mon avis le summum de la complicité), en utilisant le "nous", qui
montre ainsi que l’auteur s’inclus parmi ses lecteurs…
Mais je vous garantie que, une fois la gêne du tutoiement
surmontée – il n’est d’ailleurs pas impossible qu’il n’y ait que moi que ça ait
gêné, on prend un réel plaisir à se faire raconter les différentes théories qui
figurent dans ce livre : personnellement, j’ai adoré le chapitre sur la
victoire du christianisme sur la philosophie, et ça ne me déplairait pas de
lire d’avantage sur ce sujet, voire de lire des récits semblables sur les
autres religions du Monde entier.
Commentaires
T'as presque réussi à me donner envie de le lire... ce qui est une vraie perf vu ce que je pense de Ferry...
En toute honnêteté, j’ai acheté le livre sur un coup de tête en passant devant le rayon librairie de Carrefour, et je n’ai fait le rapprochement avec notre ancien ministre qu’après… Je dois bien dire que - que l’on aime ou pas les idées du personnage, son orientation politique reste relativement discrète tout au long du récit ; je te conseillerais donc effectivement de te laisser tenter si tu as été intrigué par mon (pseudo) résumé, car je peux t’assurer que le livre est réellement passionnant (oui, je sais, je me répète).
Cependant, je peux comprendre que l’on ait certaines réticences au moment de l’achat en fonction de l’auteur du livre : j’avais moi-même le choix avec le dernier livre de Bernard Henry-Levy mais, en tant que grand fan de Renaud, je n’ai pu me résoudre à acheter un livre de notre « entarté » national ;-)
je n'aime pas particulierement luc...
mais pourquoi pas
quand tout le monde parle d'un livre j'aime bien me faire mon opinion...
surement m'as tu convaincu de m'en faire une...
Anachronismes?
Page 113: est-ce que la liste des découvertes comme par exemple celle de l'âge de la terre ne date pas de beaucoup plus tard? Je ne vois pas quelles découvertes datant de cette époque jettent le doute sur la Révélation.
Anachronismes?
Page 113: est-ce que la liste des découvertes comme par exemple celle de l'âge de la terre ne date pas de beaucoup plus tard? Je ne vois pas quelles découvertes datant de cette époque jettent le doute sur la Révélation.
Re : Anachronismes ?
>> Ptolémée : Je ne sais pas précisément à quand remonte la découverte de l’age véritable de la Terre (en tout cas l’age que nous lui donnons encore aujourd’hui), mais je pense en effet qu’elle ne date pas du XVIe siècle… Peut-on parler d’anachronisme pour autant ? Je ne pense pas. En effet, si la découverte de l’age de la Terre est postérieure au siècle des Lumières, le doute quant aux affirmations de l’Eglise est, lui, bien antérieur. Les exemples que donne Luc Ferry dans le chapitre que tu cites nous le rappellent :
- En 1543, Copernic affirma que c’était la Terre qui tournait autour du Soleil (et non l’inverse) ;
- En 1632, Galilée confirma cette thèse et créa les premières lunettes capables d’observer l’espace, notamment Saturne et Jupiter. Pour la petite histoire, rappelons-nous qu’il fut poursuivi par le Saint-office, et dû se rétracter devant l’Inquisition en 1633 ;
- En 1671, Newton proposa ses lois de la gravitation et inventa le premier télescope à réflexion (c’est le télescope qui permettra d’évaluer l’age de la Terre).
Les deux premiers exemples ont ainsi très bien pu inspiré le « Discours de la méthode » de Descartes (1637), les trois les livres de Rousseau (Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes – 1754) et de Kant (Critique de la raison pure – 1781) dont parle l’auteur.
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