Le grand salon de discussion

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09 janvier 2008

Moralement et politiquement correct

Voici un extrait de l’ouvrage du philosophe André Comte-Sponville intitulé « Le capitalisme est-il moral ? » (tiré – comme à son habitude, de multiples conférences faites en public). Je vous laisse juger à quel point son honnêteté frise avec le politiquement incorrect :

« Imaginez que ce soir, dînant avec quelques amis, je leur fasse cette déclaration saugrenue : « Cette fois, les amis, moralement, je suis content de moi ! J’ai passé tout l’après-midi à faire une conférence grand public sur le rapport entre la morale et l’économie. Deux heures d’exposé, trois heures de débat ! Si ce n’est pas avoir une haute idée de mes responsabilités d’intellectuel, de philosophe, de citoyen, qu’est-ce que c’est ? ». Mes amis, même quelque peu surpris du ton, ne pourraient, moralement, que m’approuver. Sauf si l’un d’eux, soudain, m’interroge : « Mais, dis voir, ils t’ont payé, pour faire ta conférence, ou l’as-tu faite bénévolement ? ». Je leur répondrais la vérité : « Bénévolement ? Non. Ils m’ont payé… Et même, tu vois, par rapport à nos habitudes d’universitaires, qui sont chiches, ils m’ont fort convenablement payé ! ». Mes amis, alors, ne pourraient que protester : « Que tu aies été payé pour faire ta conférence, aucun d’entre nous ne te le reprochera : tout travail mérite salaire, et l’on se doute que tu as fait ta conférence en toute honnêteté. En revanche, on trouve un peu culotté que tu te félicites, moralement, d’avoir fait une conférence pour laquelle tu reconnais toi-même avoir été fort convenablement payé ! Relis Kant, me diraient mes amis philosophes, dès lors que tout laisse entendre que tu as fait ta conférence par intérêt, et même si tu as agi en tout conformément à la morale, ta conférence était pourtant sans aucune valeur morale – puisque tu l’as faite par intérêt, et que le propre de la valeur morale d’une action, c’est le désintéressement ». Mes amis auraient évidemment raison, ce pourquoi l’idée ne me traverserait pas l’esprit un instant de me féliciter, moralement, d’être parmi vous aujourd’hui. »

 

Posté par Bastogi à 12:25 - Réflexions philosophiques - Commentaires [16] - Permalien [#]

Commentaires

    j'aime votre blog !!!

    j'en profite pour vous signaler ainsi qu'a vos visiteurs qui apprécieraient de lutter contre la vie chère et défendre les plus démunis, de venir visiter mon blog et y laisser leurs commentaires sur les sujets qui les intéressent. D'avance un grand merci a vous et a eux.
    http://contrelaviechere.canalblog.com/

    Posté par contrelaviechere, 09 janvier 2008 à 15:36
  • Si tu as écrit cette note, Bastogi, c'est, je pense, pour t'interroger sur le mot désintéressement et le sens qu'il prend dans une société dite "du mérite" où par définition tout s'achète et tout se vend!
    Puisque le marketing devient la règle en politique et en général dans le monde des affaires, pourquoi ne s'imposerait-il pas à la vie privée et à l'ensemble des relations sociales?
    à+

    Posté par arlequin, 10 janvier 2008 à 17:20
  • C’est sûr… Mais disons qu’annoncer publiquement à des personnes à qui tu es en train de donner une conférence et avec lesquelles tu vas débattre des heures durant que tu es avec eux avant tout par intérêt (et un « fort convenable » intérêt qui plus est !), ce me semble étrange et à vrai dire un peu culotté.
    Bien que le mot « désintéressement » mérite d’être nuancé d’un point de vue philosophique, ce n’est pas le genre d’exemple que j’aurais mis dans mon argumentation si j’avais été à sa place…

    Cependant, force est de reconnaître que cela donne un style à son auteur, un style d’autant plus honnête que pour un philosophe, cela peut rendre beaucoup plus attrayant : autant dans un discours (dont j’ai payé relativement cher l’entrée), j’avoue que cela m’aurait fait tiqué, et que soit j’aurais réfléchi à ce qu’il venait d’annoncer au point de ne plus écouter le reste durant quelques instants, soit je n’aurais pu m’empêcher de lui poser la question « Rassurez-moi, ce n’est pas uniquement par intérêt que vous êtes parmi nous ? », afin qu’il nous brosse un peu dans le sens du poil ; autant je dois reconnaître que dans un bouquin, ça m’a plutôt fait marrer.
    D’ailleurs, l’ouvrage contient à la fin des « questions à André Comte-Sponville », tu peux compter sur moi pour vous en relayer le contenu si jamais une question est posée par rapport à cette déclaration

    Posté par Bastogi, 11 janvier 2008 à 08:35
  • hey j'avais fait un comm hier et il n'y est plus!!!!! il etait aps intéressant?

    Posté par juju, 11 janvier 2008 à 08:51
  • oui on attend ton com, juju!
    L'intérêt, Bastogi, est toujours multiple, il me semble, et c'est l'honnêteté et l'habileté de Comte-Sponville de mentionner l'intérêt financier comme l'une des formes nécessaires de l'échange, fût-il purement intellectuel.
    Ceci dit, et dans une logique de marché bien comprise, la question est de savoir si les participants ont estimé en avoir eu "pour leur argent" !!! Voilà peut-être où on rejoint la morale...
    bonne journée.

    Posté par arlequin, 11 janvier 2008 à 09:41
  • Je n’ai pas lu ton commentaire Juju, je pense que ça a dû bugger… Je l’attends avec impatience !

    Posté par Bastogi, 11 janvier 2008 à 09:57
  • « Ceci dit, et dans une logique de marché bien comprise, la question est de savoir si les participants ont estimé en avoir eu "pour leur argent" !!! Voilà peut-être où on rejoint la morale... » : bien vu !

    Posté par Bastogi, 11 janvier 2008 à 09:59
  • Un texte bien intéressant... qui me parait surtout montrer les limites de la morale Kantienne.

    Pour employer les mots de Bourdieu, le critère de "désintéressement" semble surtout être un marqueur social : il permet aux classes supérieures de se distinguer de groupes sociaux peu capables de le revendiquer, moins encore de l'appliquer. A ce titre, il est naturel qu'on attende "du désintéressement" de la part d'un "grand professseur" plus que d'un plombier... même si il n'a au fond pas plus de raison d'être réalisé par l'un que par l'autre.

    Les critères éthiques de la philosophie contemporaines me paraissent bien plus robustes que les vieilles idées Kantiennes -je pense notamment à l'éthique de la discussion de Habermas et Apel-. Dans leur perspective, est éthique ce qui contribue à la discussion générale sans la travestir ni la bloquer. La question de la conférence du prof de philo se pose alors dans des termes différents. Sa parole est conforme à l'éthique de la discussion si son intérêt ne le conduit pas à dissimuler ou orienter son point de vue, elle s'en écarte dans le cas contraire.

    Pour conclure sur une pirouette, est tout particulièrement éthique le conférentier qui expose le réseau d'intérêt dans lequel il se trouve placé et son effet sur ses idées...

    Posté par Cratyle, 11 janvier 2008 à 17:20
  • oui, cratyle, mais là il devient sociologue, ce qu'on ne peut "moralement" pas exiger de lui!
    )))))

    Posté par arlequin, 11 janvier 2008 à 18:08
  • >> Cratyle : Dans ce style, je pense que la contre histoire de la philosophie de Michel Onfray serait susceptible de t’intéresser : M. Onfray y défend les philosophes qui ont été « enterrés » par l’Histoire qu’il appelle des « vainqueurs ». Notamment dans le premier tome « Les sagesses antiques » il prend la défense des sophistes contre les accusations de Platon : selon lui, il était beaucoup plus aisé pour Platon de ne pas faire payer ses représentations au vu de sa richesse, ce qui n’était évidemment pas le cas de tous les sophistes…

    Posté par Bastogi, 12 janvier 2008 à 07:56
  • En effet. Il faut aussi recommander Bruno Latour, comme penseur de l'abolition des frontières entre disciplines (et bien d'autres choses encore). Mais Arlequin a raison, la philosophie installée a mis bien du temps à ne plus le considérer comme une immoralité

    Posté par Cratyle, 12 janvier 2008 à 11:51
  • c'est bien Bourdieu qui disait qu'entre les sciences humaines il n'y a que de "fausses frontières" ?
    bon ouik à tous

    Posté par arlequin, 12 janvier 2008 à 16:58
  • oh bein je m'en rappelle plus maintenat d emon comm c'etait un truc intelligent pour une fois MDR

    en gros, je disais que dans toute action on a un interet... (mais bon ca colle plus trop avec ce que vous dite smaintenant)... si l'interet n'est pas pecunier, si c'est pas la notoriété, c'est au moins une satisfaction personnelle...

    vala!

    Posté par juju, 12 janvier 2008 à 19:54
  • Ce n’est pas bête du tout ce que tu dis Juju (pour une fois – non, je déconne : il est rare qu’une personne fasse quelque chose (à moins qu’elle n’y soit forcée) à contre cœur, il y a donc bien un intérêt derrière chaque action… Reste ensuite à définir si l’intérêt est avant tout le plaisir d’aider quelqu’un (par exemple, les œuvres caritatives), ou bien si c’est l’intérêt personnel qui est privilégié (se donner bonne conscience, passer pour un héros etc.). Dans ce dernier cas, même la plus grande œuvre caritative aurait une base crapuleuse (ce serait d’ailleurs marrant – ou effrayant, de pouvoir vérifier : je pense qu’il y en aurait bien plus que ce que l’on croit), et elle ne serait alors plus vraiment « morale »…
    Bon, j’arrête : Bastogi qui se la joue philosophe, ça le fait pas trop

    Posté par Bastogi, 13 janvier 2008 à 08:50
  • les frileux et les frimeurs

    Si ça le fait, Bastogi.
    On est tous philosophes dès qu'on accepte de s'arrêter pour penser!
    Mais c'est bien là le hic!
    Dans ce monde de rentabilité et de marketing, s'arrêter apparaît comme un luxe, une faiblesse impardonnable dans la course au profit!
    Un exemple, l'arche de Zoé.
    Ces gens - enfin les responsables - se sont lancés sans distance et à coeur perdu dans une opération qui s'est avérée lamentable!
    Leur intérêt dans l'histoire était sans doute largement narcissique. Qu'avaient-ils à prouver? aux autres et à eux-mêmes ? Ils surfaient, sans discernement, sur la vague du tout humanitaire que notre Kouchner a longtemps prôné!
    Les bien-pensants, ceux qui sont restés assis sur leur cul (moi le premier) se sont empressés de leur jeter la pierre!
    Conclusion:
    chaque action correspond à un ensemble de motivations qui sont portées par des JEUX d'intérêts, plus ou moins "éthiques", et qui doivent être passés au crible de la réflexion! C'est à dire évalués à la lumière du système idéologique qu'ils reflètent et dévoilent.
    Mais dans une société qui ne valorise plus que le PRAGMATISME, il n'y a de place que pour les frileux ou les frimeurs!
    Très bon dimanche, l'ami et continue de philosopher! Ca le fait !
    ;-D

    Posté par arlequin, 13 janvier 2008 à 10:07
  • "dès lors que tout laisse entendre que tu as fait ta conférence par intérêt, et même si tu as agi en tout conformément à la morale, ta conférence était pourtant sans aucune valeur morale – puisque tu l’as faite par intérêt, et que le propre de la valeur morale d’une action, c’est le désintéressement ». Mes amis auraient évidemment raison, ce pourquoi l’idée ne me traverserait pas l’esprit un instant de me féliciter, moralement, d’être parmi vous aujourd’hui. »"

    C'est vrai que ses amis auraient raison mais peut-être ne savent-ils pas qu'il se félicite simplement d'avoir été payer grassement, ce pourquoi,pas un instant la moralité son esprit n'a traversé, de ça il s'en est peut-être félicité.

    Posté par lo7, 17 mars 2008 à 16:48

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