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19 janvier 2008

L’erreur de Marx

Oui, bon, je sais : je vais encore un citer un extrait de ce livre (« Le capitalisme est-il moral ? » d’André Comte-Sponville). Mais là, c’était tellement proche de ce que je pense que je n’ai pas pu me résoudre à le laisser passer… D’ailleurs, si ça ne faisait pas des mois que j’essayais de formuler maladroitement cette théorie, je pense que j’aurais été tenté de l’accuser de plagiat ;-)

« Le but de Marx, au fond, ce fut de moraliser l’économie. […] Marx voulait en finir avec l’injustice, non par une simple politique de redistribution, dont il percevait bien les limites, encore moins en comptant sur la conscience morale des individus, à laquelle il ne croyait guère, mais en inventant un autre système économique, qui rendrait enfin les êtres humains économiquement égaux. Moralement, on ne saurait lui donner tort. Mais, économiquement, comment serait-ce possible ? La faiblesse de Marx, c’est qu’il n’a pas les moyens anthropologiques de sa politique. Or, son anthropologie est juste. En bon matérialiste, il pense que les hommes sont mus, d’abord, par leur intérêt, ou par ce qu’ils jugent être tel. Il va même plus loin que je n’irais personnellement : « Les individus poursuivent uniquement leur intérêt particulier, lequel, à leur yeux, ne coïncide nullement avec leur intérêt commun. » Mais alors, pourquoi se soumettraient-ils à celui-ci ? Et s’ils ne le font pas, que reste-t-il du communisme ? C’est où l’on rencontre la dimension utopique du marxisme. Pour que le communisme, tel que Marx l’avait conçu, ait une chance de réussir, il fallait au moins une chose : que les hommes cessent d’être égoïstes et mettent enfin l’intérêt général plus haut que leur intérêt particulier. Si l’on obtenait ça, le communisme avait une chance de réussir. Autrement, non. Il était donc inévitable qu’il échoue (c’est facile à dire après coup, je vous l’accorde, mais dès lors que nous sommes en effet après coup, autant en profiter…), puisque les hommes sont égoïstes et mettent toujours, à l’échelle des grands nombres, leur intérêt particulier plus haut que l’intérêt général. Il était donc à peu près inévitable aussi que le communisme devienne totalitaire, puisqu’il fallut bien imposer par la contrainte ce que la morale, très vite, s’avéra incapable d’obtenir. C’est ainsi que l’on passe de la belle utopie marxiste, au XIXe siècle, à l’horreur totalitaire que chacun connaît, au XXe. Il fallait renoncer au rêve, ou transformer l’humanité. On entreprit donc de la transformer (propagande, bourrage de crâne, camps de rééducation, hôpitaux psychiatriques…), et ce fut l’échec sanglant que l’on sait. »

Posté par Bastogi à 15:26 - Commentaires [12] - Permalien [#]

Commentaires

    Pas d'erreur

    Si l'on part du postulat que Marx a commis une erreur à la base, on pourrait presque en arriver à pardonner les dizaines de millions de victimes du commnisme.
    Marx avait une vision perverse mais consciente de la société.Il refusait la réalité de manière idéologique. Il savait que ce qui faisait mouvoir l'homme n'était pas l'intérêt matériel mais le sentiment affectif. Cela, il le refusait. Le monde tel qu'il le révait était trop simple, pour ne pas dire simpliste, pour être humain. L'homme cherche avant tout à se rapporcher de ses communautés naturelles, la première d'entre elle étant la famille. Selon Marx, cette communauté naturelle était alliènante alors que chacun sait qu'elle est à la fois libératrice et protectrice.Il savait parfaitement ce qu'il écrivait lorsqu'il décrivait la dictature du prolétariat, il savait parfaitement ce qu'il écrivait quand il a rédigé "Le Manifeste du parti Communiste". Ce type est un monstre froid qui ne mérite aucune considération autre que celle d'être à l'origine directe des plus grands crimes que le monde ait connu.

    Posté par Le Téméraire, 20 janvier 2008 à 18:47
  • Re : Pas d'erreur

    >> Téméraire : excellente remarque !
    En effet, les écrits de Marx contiennent des théories sur la nécessité d’un pouvoir total pour répondre à l’oppression (des bourgeois sur les prolétaires), sur le mépris de la liberté personnelle (ou bourgeoise), sur la justification de la violence révolutionnaire et sur la dictature du prolétariat (censée ne durer qu’une courte période de transition)… Il est donc peut-être un peu abusé de la part d’André Comte-Sponville de parler de « belle utopie » marxiste.
    Pour autant, devons-nous lui imputer tous les crimes liés au communisme du XXe siècle ?
    Je ne pense pas : les écrits de Marx datent d’il y a environ un siècle et demi. A titre de comparaison, certains Partis politiques se réclamaient encore de la monarchie à cette époque-là (et jusqu’à bien plus tard) en France, chose impensable à l’heure actuelle. De plus, les penseurs n’étaient en ce temps pas encore traumatisés comme nous pouvons l’être aujourd’hui par toutes les horreurs que nous a apporté le vingtième siècle (non pas que cela soit un mal). Enfin, Karl Marx s’était également prononcé contre la peine de mort, la censure et une politique antireligieuse qui empêcherait aux hommes de « croire » (plutôt que d’organiser les choses de telle manière qu’ils n’en éprouvent plus le besoin) ; par le biais de l’Association Internationale des Travailleurs, il a reconnu « comme base de ligne de conduite envers tous les hommes sans distinction de couleur, de croyance et de nationalité la Vérité, la Justice et la Morale » : difficile de le tenir pour responsable des tyrans qui ont pu le lire et/ou l’admirer, d’autant plus que je pense que tu conviendras avec moi qu’il n’a pas été le seul dont les écrits soient à l’origine de dictatures au XXe siècle

    Posté par Bastogi, 21 janvier 2008 à 02:32
  • Bonjour
    je ne suis pas un spécialiste de la philosophie mais il me semble que le postulat de l'homme mu d'abord par son intérêt me semble faux. D'abord on peut dire que tous les individus formant la société ne sont pas forcément mus par les mêmes sentiments et un même individu n'est pas non plus forcément toujours mu par les mêmes recherches mais il peut avoir des buts multiples simultanés ou successifs. Ensuite il faut bien se rendre à l'évidence et distinguer les théories de la mise en pratique de ces théories. Il en va du Marxisme comme du Christianisme (que d'exactions n'ont été commises au nom du Pére, du Fils et du Saint Esprit) ou du Libéralisme (qui dans l'esprit ne correspond en rien à cette espéce de loi de la jungle qui semble régner sur le monde).

    Tenir et Résister

    Posté par lecridupeuple, 23 janvier 2008 à 13:14
  • Bonjour Cri du peuple.
    En ce qui concerne la distinction entre la théorie et la pratique, je te rejoins : comme je l’ai écrit plus haut, il ne me paraît pas logique de tenir pour responsables les théoriciens des dérives de la mise en pratique de leurs écrits…
    Par contre, en ce qui concerne la recherche d’intérêt, en tant qu’éternel pessimiste à ce niveau-là, je reste persuadé – comme André Comte-Sponville, que « les hommes sont égoïstes et mettent toujours, à l’échelle des grands nombres, leur intérêt particulier plus haut que l’intérêt général ». Cependant, il est vrai que cela n’est exact qu’à l’échelle des grands nombres car, à petite échelle - comme tu le précises, il y a toujours plusieurs buts divers et variés qui ne correspondent pas forcément à son intérêt immédiat (la charité, la solidarité etc.).

    Posté par Bastogi, 25 janvier 2008 à 18:42
  • Halte aux prophètes!

    "il fallait au moins une chose : que les hommes cessent d’être égoïstes et mettent enfin l’intérêt général plus haut que leur intérêt particulier." Bien dit!
    Sans être, loin de là, un spécialiste de Marx, j'ai toujours pensé qu'il s'était trompé sur deux points :
    - sur le sens de l'histoire qui irait vers la prise de conscience de la nécessité d'abandonner peu à peu les "égoïsmes" pour parvenir à une société sans classes, égalitaire, où l'individu reçoit en fonction de ses besoins.
    - L'universalité de son modèle d'organisation sociale.
    Pour moi, l'homme de 2008 n'est pas meilleur que celui de 1850, et l'analyse marxiste n'est pas applicable partout et toujours!!!
    Mais je n'ai jamais aimé les prophètes pas plus les anciens que les modernes!
    Pour autant, Marx a eu l'immense mérite de proposer un cadre de pensée fortement structurant pour les luttes sociales qui ont permis aux opprimés de relever la tête (un peu!!!)
    Après, ce que les hommes en ont fait, ça oui, on peut se désoler et même se révolter!
    Mais c'est une tendance récurrente des réactionnnaires que d'attribuer à Marx tous les malheurs du monde!
    Pendant ce temps-là, on oublie les crimes des exploiteurs!
    Salut à toi, Bastogi.

    Posté par arlequin, 26 janvier 2008 à 17:54
  • slt

    bonjour en coup de vent

    Posté par roi bourdieusien, 30 janvier 2008 à 19:17
  • le capitalisme sera marxiste

    c'est cette phrase qui me pousse a réagir : Pour que le communisme, tel que Marx l’avait conçu, ait une chance de réussir, il fallait au moins une chose : que les hommes cessent d’être égoïstes et mettent enfin l’intérêt général plus haut que leur intérêt particulier.

    Il faut lire le livre Wikinomics (revue dans le lien donné) pour comprendre que l'avenir du capitalisme passe par des principes généraux d'ouverture (IBM soutient Linux en open source plutot que de développer un projet propriétaire); des milliers d'hommes et de femmes cessent d'etre égoïstes et contribuent a Wikipédia; etc.

    Les hommes peuvent cesser d'etre égoïstes et le marxisme pourra fleurir !

    toute blague mise a part. Je suis pour ma part intimement persuadé que ni le marxisme pur-et-dur ni le capitalisme pur-et-dur (la jungle de l'offre et de la demande qui peut laisser sur le carreau, l'histoire l'a prouvé, des millions de chomeurs sans indemnités) n'est la solution.

    le capitalisme et le marxisme se doivent de cohabiter pour une société humaine.

    Posté par Remi, 19 février 2008 à 05:20
  • Re : le capitalisme sera marxiste

    Bonjour Rémi.
    Evoluer dans une société capitaliste en instaurant des règles afin de protéger les plus démunis, c’est ce que tente de faire notre système actuel : les socialistes mettant l’accent sur l’humanisme, les « libéraux » sur la libération du marché…
    Je pense comme toi que c’est la solution - en attendant de trouver mieux, car l’équilibre n’est pas toujours évident à trouver (c’est, à mon avis, ce qui justifie l’alternance entre la gauche et la droite de ces dernières décennies).
    Mais de là à parler de cohabitation avec le communisme… Non, je pense que notre système économique reste fondamentalement capitaliste (d’autant plus avec la mise à l’écart progressive de l’Etat du marché), et toutes les lois basées sur la solidarité ne transformeront jamais notre société en société communiste !

    Posté par Bastogi, 19 février 2008 à 10:30
  • Wikommunisme

    c'est une trop longue discussion pour une "bataille" de commentaire. disons pour faire rapide:

    1) il y a des regles qui justifient l'existence ou non d'une société commerciale (relire le passionnant bouquin du prix nobel d'economie dont le nom m'échappe aujourd'hui 'The Firm, the Market and the Law')

    2) premiere parmi ces regles : le cout d'une transaction est élevé et la 'firme' permet la réduction de ces couts (exit le capital et le capitalisme comme justification premiere de la société actuellement triomphante dite 'capitalistique')

    3) autrement dit ca n'est pas le capital qui justifie le capitalisme mais les imperfections du marché dans une économie de marché...

    4) quand je pense au communisme, je ne pense pas du tout au marxisme-léninisme qui a été une énorme catastrophe (j'ai passé 15 ans de ma vie en Tchéquie apres la chute du mur, je sais de quoi on parle) - je pense a un communisme "a la wikipédia" = extraordinaire aventure qui supprime la hiérarchie, bordel organisé, orgamisme autogéré.

    5) il n'est pas impossible que l'économie de marché subisse (avec les outils techniques apropriés) un changement radical qui fasse disparaitre le capitalisme (en tant que tel)

    Je m'explique :
    - le capitaliste est un preneur de risque et se rémunere du risque avec du pouvoir et de l'abus de pouvoir AU DELA de la prise de risque assumée (ce que Marx appelle le surprofit)

    - les capitaux se désincarnent et le capital-risqueur devient un employé comme un autre, spécialiste de la prise de risque (mesure rationnelle économique) au nom (et profit) de fond de retraites (par exemple) qui représentent des milliers d'épargnants

    - l'entrepreneur (de plus en plus) partage avec ses salariés clés le capital de l'entreprise (scenario typique de la silicon valley ou une bande de copains aux compétences complémentaires fondent ensemble une société et tout "entrant" se voit en parti rémunéré en share-capital); en France on voit ca de plus en plus (et mal fait) avec l'actionariat d'entreprise

    - donc tous les paradigmes se dissolvent (actionariat, capital) sauf celui de l'autorité (la boucle est pas encore bouclée ou les salariés possedent leur entreprise) et de la hiérarchie.

    Je suis, ce soir, persuadé qu'il n'est pas impossible que l'économie de marché voit émerger un nouveau paradigme, un paradigme "communiste" d'organisation. une sorte de wikommunisme ou les prises de décision serait partagées par la "base" et la hiérarchie en permanence élue.

    ça arrive doucement...

    Posté par Remi, 19 février 2008 à 17:06
  • Re : Wikommunisme

    >> Rémi : Visiblement tu es beaucoup plus porté sur l’économie que moi, et je crains – hélas, de ne pas pouvoir trop te suivre à ce niveau…
    Si tu ne parles pas de communisme au sens marxiste du terme, je serais tenté d’être plus en accord avec toi, mais j’aurais plus tendance à croire que ce que tu nommes le wikommunisme se mette progressivement en place lorsque je verrai l’écart entre les super profits des patrons et les primes (sans parler des salaires) littéralement de misère des employés se réduire…

    Posté par Bastogi, 20 février 2008 à 09:28
  • marx

    je pense comme vous "bastogie" ce qui m'etonne c'est de retrouver une meme refléxion avec une
    autre personne sur un sujet aussi complexe.
    je pense que marx a oublié la dimension anthrologique de l'homme: c'est à dire l'homme est egoiste . l'homme esr un etre de désir .il cherche il cherchera toujours plus.

    Posté par quant02, 03 décembre 2008 à 13:17
  • >> Quant02 : Bonjour et bienvenu au salon !
    J'ai moi-même était heureux de retrouver une telle argumentation chez quelqu'un d'autre : ce texte n'étant - à l'origine, pas de moi, cela démontre bien que nous ne sommes pas si seuls à penser ainsi

    Posté par Bastogi, 07 décembre 2008 à 18:56

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