25 octobre 2007
Pourquoi je suis moyennement démocrate – Vladimir Volkoff (Editions du rocher)
Réfutant la pensée unique et le politiquement correct,
Vladimir Volkoff était un essayiste et romancier assez controversé et
polémique : il n’hésitait pas à remettre en cause l’idéal démocratique et
à mettre en avant ce qu’il appelait la désinformation. Aussi, lorsque
l’on me proposa la lecture de ce livre, mon côté rebelle et ma curiosité de
connaître les arguments que pourraient avancer ce genre de personnage
prirent-ils le dessus…
Facile à lire avec sa centaine de pages divisée en
vingt-et-un chapitres, ce livre m’a plutôt surpris quant à son contenu. En
effet, extrémistes de tous poils, ne vous attendez pas à trouver ici une
quelconque éloge du totalitarisme ou une apologie des grands dictateurs, bien
au contraire : l’auteur incite plutôt à se pencher sur les défaut de notre
système afin de tendre à en corriger les erreurs et – pourquoi pas, même s’il
est vrai que l’on ressent chez lui un certain goût de l’aristocratie (qu’il
préfère largement à la démocratie), à le rendre plus « vivable ».
Ainsi en arrive-t-il même à nous affirmer qu’en Suisse, il aurait pu être « passionnément »
démocrate.
M. Volkoff nous expose un par un de manière assez simple et
explicite (à tel point que l’on aurait parfois préféré qu’il étaye un peu ses
positions) les raisons pour lesquelles il est « moyennement »
démocrate : il doute que les personnes politiques capables de solliciter
au mieux les suffrages soient également les meilleures capables de gouverner,
d’autant plus qu’elles favoriseront les personnes qui ont voté pour elles en
ignorant catégoriquement les autres (il rappelle qu’une victoire à la majorité
de 50% plus une voix est fondamentalement différente d’une décision prise en
consensus par l’ensemble de la population) ; parce qu’il a l’impression
qu’un véritable complot (entre autres à travers les multiples médias) contre
tout ce qui n’est pas démocratique est existant (donc – contradictoirement,
directement opposé à la liberté d’expression), sous couvert du politiquement
correct qui étouffe les débats et sous prétexte que la démocratie est le
meilleur régime indiscutable de gouvernance ; parce que la démocratie part soit
du principe que le peuple veut forcément le Bien, soit que ce qu’il veut est
forcément bien (on comprend aisément ses réticences à ce sujet-là, notamment au
niveau de la nation) ; parce que sous le masque de la volonté du bien
général, elle a souvent abouti au totalitarisme ; parce qu’elle préfère la
suprématie du nombre (une personne = un vote = une voix) à celui du
mérite ; parce qu’il ne croit guère au principe de l’égalité absolu et à
la Déclaration universelle des droits de l’homme ; parce que la démocratie
est contre-nature ; parce qu’il estime que, de toute manière, la
démocratie n’a jamais vraiment marché (et ne le pourra jamais) ; parce
qu’il aimerait que l’on nous laisse le choix avec d’autres types de
gouvernance et parce que la démocratie en arrive parfois à bafouer ses
propres principes (prenant par exemple les Etats-Unis qui forcent d’autres pays
à l’adopter, ou d’autres pays occidentaux cherchant à imposer la liberté à des
pays qui ne l’avaient pas forcément demandé etc.).
Il est bien entendu que si l’on ne peut qu’être d’accord
avec certaines de ses oppositions, d’autres sont – à mon appréciation, beaucoup
plus discutables. Ainsi me suis-je demandé si j’avais bien lu lorsque j’ai vu (sur
le principe d’égalité) que « On ne peut que se réjouir de la
disparition progressive d’une certaine misère, mais faut-il se féliciter du
même coup de l’appauvrissement des classes fortunées qui, dans le temps,
avaient le loisir et les moyens de favoriser les arts, de l’ébénisterie à
l’opéra ? […] Nous avons plus de bacheliers et d’avantage
d’illettrés ; moins de pauvres et plus de chômeurs […] On ne voit pas ce qu’il peut y avoir de sain
dans cette évolution ».
Le dernier chapitre, dans lequel l’auteur est censé nous
dire quels changements pourraient le faire changer d’avis n’est en fait qu’une
justification de l’aristocratie (sans qu’il ne la nomme expressément) puisque –
entre autres, il finit son essai en affirmant qu’il doute de plus en plus des
bienfaits des urnes (principe fondamental de la démocratie) sur notre système
politique (par opposition à des décision prises par une certaine élite dont je
pense qu’il estimait faire partie).
Cependant, pour pouvoir connaître et débattre de ce qu’il
propose, il faudra vous procurer un autre essai, à savoir Pourquoi je serais
plutôt aristocrate. En tout cas, pour ma part, je suis d’accord que la
démocratie est loin d’être parfaite, mais je reste intimement persuadé qu’elle
n’est pas forcément le pire système qui nous convienne à l’heure actuelle. Car
lorsque j’entend certaines personnes (après une analyse certes pertinente) nous
avancer que la démocratie est corrompue, et que je me rends compte que c’est
surtout l’usage que l’on en fait (donc plutôt le cœur des hommes) qui est
corrompu, je me demande si le fait de laisser mon avenir en décision à une
certaine élite serait meilleur pour mes intérêts : ces personnes-là
sont-elles réellement supérieures à nous du point de vue de la nature humaine,
ou bien finiraient-elles - elles aussi, par ne regarder plus que leurs intérêts
avant tout ?
Le débat est lancé…
17 octobre 2007
La philo-thérapie – Eric Suarez (Eyrolles)
Eric Suarez est professeur de philosophie en classe de
terminale, ayant pris l’habitude d’expliquer simplement à des non-initiés les
théories (et les bienfaits) de la philosophie, il a ouvert un cabinet de consultations
en philosophie au travers desquelles il souhaite proposer une alternative au
discours des psys (sans pour autant vouloir s’y substituer, car il précise bien
qu’il s’agit là de deux choses bien distinctes). Dans cet ouvrage, il nous
relate certaines de ces consultations et nous invite – par le biais du
questionnement, à trouver des solutions aux maux quotidiens qui peuvent tous
nous toucher.
En toute honnêteté, ce n’est pas trop le genre de quatrième
de couverture qui pourrait me donner envie de me lancer dans la lecture de ce
genre d’ouvrage, mais force est de constater qu’un coup d’œil – même furtif,
sur le sommaire ne peut qu’intriguer le lecteur potentiel. Avec des questions
telles que : « Puis-je aimer la même personne toute une vie ? »,
« La jalousie peut-elle tuer mon couple ? », « L’infidélité
est-elle pardonnable ? », « La beauté est-elle la
condition du désir ? », « Suis-je un bon parent ? »,
« Le travail est-il la seule reconnaissance sociale ? »,
« Harcèlement au travail : comment sortir de la
victimisation ? », « Qui suis-je après la mort d’un
proche ? » ou bien « « Comment surmonter une rupture
amoureuse ? », difficile de ne pas avoir la curiosité de lire la
réponse à au moins une question abordée…
Bien entendu, aucune réponse claire et (surtout) universelle
n’est donnée ici (en existe-t-il ?) ; mais l’auteur nous incite -
avec comme fil rouge ses différentes consultations, à nous poser les bonnes
questions afin de trouver par nous-même la réponse qui nous correspond et nous
convient. Ainsi, après la lecture d’un chapitre, deux personnes peuvent très
bien en tirer des conclusions opposées…
Il serait bien difficile ici de faire un résumé de ce qui
peut être évoqué sans l’écorcher, d’autant plus que chaque sujet ayant sa
délicatesse, il me faudrait des pages
entières pour pouvoir vous présenter le tout. Aussi, je préfère laisser votre
curiosité – si elle a pu être piquée comme l’a été la mienne par ce qui a été
évoqué plus haut, vous guider vers la lecture de ce livre.
Le Salon reste évidemment ouvert si vous avez des questions
ou des commentaires ; pour ma part, je dirais que c’est un excellent
ouvrage (même si le style d’écriture n’est pas toujours facile à saisir –
notamment, je pense, dans les sujets qui nous touchent moins) que l’on peut et
devrait garder sur sa table de chevet afin de toujours être préparé (en tout
cas, autant que l’on peut l’être dans ces cas-là) à ce genre d’éventualités et
de coups durs de la vie…
31 août 2007
L’anti-traité d’athéologie – Matthieu Baumier (Presses de la Renaissance)
Alors que je m’étais lancé avec enthousiasme dans la lecture
du traité d’athéologie et en avait été quelque peu déçu, je me suis lancé au
contraire avec beaucoup d’appréhension dans la lecture de cet anti-traité, et
en a été au contraire agréablement surpris : le style d’écriture est assez
simple et direct, et les références bibliques sont plutôt rares…
Cependant, un petit reproche me vient dès le début du livre
à l’esprit : M. Baumier ne traitera que du christianisme (alors qu’à la
lecture du traité, il ne m’a pas semblé qu’il soit le principal visé, en tout
cas pas plus que les deux autres monothéismes), laissant le soin à d’autres de
faire un anti-traité qui concernerait le judaïsme et l’islam. Il est vrai que
l’auteur se justifie en précisant qu’à l’inverse du philosophe concerné, il ne
traitera – lui, que d’un sujet qu’il connaît (à savoir le christianisme
catholique) ; mais on peut tout de même rester un peu sur notre faim.
A noter également qu’il est amusant de voir un athée se
faire accuser de « pécher »…
Matthieu Baumier, après une magnifique « ouverture
de la dispute » qui nous met bien en bouche par sa sincérité et son
apparente objectivité, contredit Michel Onfray sur des sujets aussi divers et
variés que les femmes, la Genèse, la (prétendue obsession de la) mort, le
conflit entre religion et science, le Christ, Paul, les massacres et le nazisme
dans lesquels je ne rentrerai pas trop dans les détails pour cause (encore une
fois) de lisibilité de la présente chronique.
Je retiendrai de cet ouvrage principalement l’aisance avec
laquelle l’auteur avoue (souvent afin de mieux pouvoir le contredire un peu
plus loin) les ponts sur lesquels il est en accord avec M. Onfray, ou plutôt
ceux sur lesquels personne ne « réfute ce que Michel Onfray
affirme », à savoir (entre autres) que les « textes [religieux] sont
écrits par des mains humaines et compilés au cours du temps » ;
que le récit d’Adam et Eve n’est rien d’autre qu’un mythe ; que tendre
l’autre joue est une parabole ; qu’il y a eu des « courants
puritains ou fanatiques du christianisme, courants tout de même largement
minoritaires à l’échelle de l’histoire et de l’espace » ; qu’il
existe une « pluralité de sens » à la Bible (dans lequel le
philosophe n’en regard qu’un), ainsi l’auteur reconnaît-il que « la
Genèse [qui] montre que Dieu réserve aux hommes de devenir imbéciles et
mortels » est une interprétation possible ; que l’idée que des
Dieux aient été créés afin de conjurer l’angoisse est certainement assez
juste (mais qu’« il est même peu probable que, sans la mort, on eut
pu philosopher » - Schopenhauer) ; que « la résurrection n’a pas à
être démontrée comme vraie sur un plan historique : elle est affaire de
foi, bien sûr » ; que la Bible est un livre dans lequel « des
éléments de contradiction s’entrechoquent » ; qu’il est hors de
doute « que science et religion aient été en conflit, parfois violent » ;
que « le croyant sait pertinemment que le Christ est aussi une
construction de l’histoire » ; que Paul excellant dans le meurtre,
les passages à tabac et les razzias « n’est certainement pas
entièrement faux » pour une part de sa vie ; qu’il y a bien eu un
antisémitisme historique au sein du christianisme, etc.
Cependant, l’objet du livre restant tout de même de
contredire le philosophe (décelant « une prétention à ce plus
d’intelligence et un indéniable mépris pour nos ancêtres »), M.
Baumier n’hésite pas à s’en donner à cœur joie contre les approximations
(parfois grotesques et révoltantes comme celle sur la – prétendue, non intervention
du pape Jean-Paul II sur les massacres au Rwanda) et les théories hédonistes de
M. Onfray, ainsi met-il en opposition les femmes de la Bible « d’une
beauté extérieure animée par le feu de leur intériorité » avec ces
« objets de consommation hédonistes » qui se ridiculisent à la
télévision ( !) ; précise-t-il que le fait qu’il n’y avait rien avant
la « Création », c’est aussi la théorie du big-bang ; que
« le christianisme ne connaît pas de fiction de l’au-delà »,
mais plutôt une certaine conception de la résurrection ; qu’une
philosophie du jouir serait « exclusive d’une partie de l’humanité » ;
que lorsque quelqu’un en arrive à affirmer que « Dieu n’existe pas »,
« il montre en toute clarté que sa connaissance est déficiente »
(Jean-Paul II) ; qu’« aujourd’hui, la science la plus en pointe,
la physique quantique, rapproche science et religion » ; que
« matérialiste ou religieux, le fondamentalisme est l’ennemi de la foi
comme de la raison » (notez que j’aurais également pu mettre cette
réplique dans le précédent paragraphe) ; que l’auteur trace un portait de
Paul qui paraît fidèle grâce à des informations qu’il a trouvé… dans la Bible
(dénonçant ainsi la méthode du philosophe de considérer un texte comme « donnant
des informations vraies ou fausses selon que lesdites informations vont ou non
dans le sens de la thèse de l’auteur »), etc.
En général, j’ai trouvé la lecture de cet ouvrage très
intéressante, mais je pense qu’afin de pouvoir se faire une bonne opinion (que
l’on soit d’un côté ou de l’autre) il est important de lire les deux livres, car
il est vrai que Matthieu Baumier tombe parfois lui aussi dans la caricature,
celle-là même qu’il prétend combattre (notamment en dénonçant le « véritable
ennemi de l’humanité : l’individualisme politique et hédoniste, fondé sur
le primat capitaliste absolu du profit matériel »)… Il accuse Michel
Onfray de ne considérer qu’une seule interprétation possible des écrits, mais
ne combat ceux du philosophe (qu’il interprète lui-même – comme l’on a pu le
voir, selon ses critères) qu’avec sa propre interprétation.
Même si cela reste à moindre dose que le philosophe, force
est de constater que la subjectivité prend vite le dessus lorsque l’on
s’attaque à de tels sujets et c’est bien dommage, car cela constitue un terrible
obstacle dans la tentative de convaincre celui qui ne pense pas comme soi.
A vous, donc, de vous faire votre propre opinion, le salon restant évidemment ouvert aux commentaires et débats à ce sujet.
27 juillet 2007
Traité d’athéologie – Michel Onfray (Grasset)
Depuis la sortie du « Da Vinci Code » de Dan
Brown, il est revenu à la mode de remettre en cause (voire de blasphémer) les
religions… La philosophie n’échappe pas à la tendance (bien qu’à l’origine,
celle-ci avait des doutes depuis plusieurs siècles à ce propos). Cependant, si
certains (pseudo-)philosophes se contentent de critiquer gratuitement une seule
religion,
Michel Onfray, lui, met à plat toutes les religions (principalement les trois
monothéistes à l’origine des grandes civilisations de notre époque) et les mets
en parallèle afin d’en étudier les points qui vont à l’encontre de sa
théorie (à savoir l’hédonisme, c’est-à-dire la consécration du plaisir
comme souverain bien).
Une petite remarque cependant : même s’il s’en défend
(« Je ne méprise pas les croyants », préférant « combattre
leurs bourreaux »), les propos de l’auteur sont quelques fois à la
limite du manque de respect. A titre d’exemple, devant un musulman qui
s’agenouille pour prier, il a « l’impression d’assister à une scène
primitive ».
Après une rapide préface et une introduction qui nous
mettent en bouche, M. Onfray entre dans le vif du sujet. Dans la première
partie, l’auteur nous relate l’histoire de l’athéisme - d’où il exclut Epicure
et Spinoza, de l’abbé Meslier à Nietzsche, avant de nous expliquer pourquoi
nous sommes toujours dans une société (bien que laïque) guidée par la religion
(parfois par manque de culture - en prenant par exemple la crèche). Pour cela,
il nous donne l’exemple des églises qui se vident le dimanche, mais qui restent
toujours autant remplie les jours de Baptême, de mariage et
d’enterrement ; et nous incitent à ouvrir les yeux sur la non-indépendance
à la religion de la médecine occidentale et des comités d’éthiques laïcs, en
citant la proximité avec la position de la Charte des personnels de la santé du
Vatican, notamment sur les mères porteuses, la procréation médicalement
assistée, le clonage, l’euthanasie etc. privilégiant les soins palliatifs et le
rôle de la douleur. Selon Michel Onfray, il en est de même pour notre système
judiciaire dans lequel « le juge peut jouer à Dieu sur Terre »
en envoyant le criminel sexuel « croupir dans une cellule d’où on le
sortira après avoir négliger la maladie qui l’afflige », sans compter
sur les manuels de morale des écoles républicaines.
De cette façon, il en arrive même à accuser les philosophes
contemporains tel que Luc Ferry, André Comte-Sponville ou même Bernard-Henri
Lévy d’athéisme chrétien : c’est-à-dire un « négateur de
Dieu qui affirme en même temps l’excellence des valeurs chrétiennes »,
« Jésus reste le héros des deux visions du monde, on lui demande
seulement de ranger son auréole ». En toute honnêteté, le débat reste
ouvert sur ce point car - selon moi, même si les proximités citées par M.
Onfray sont fondées, il ne faut pas non plus aller jusqu’à renier les valeurs
humaines qu’ont pu instaurer les religions et (en ce qui nous concerne) la
philosophie des Lumières. Je serai d’ailleurs curieux de voir ce que proposerait l’auteur en
remplacement de ces systèmes, mais il passe hélas trop rapidement sur sa
théorie (peut-être voulait simplement avec ce livre ouvrir la voie à un second
plus détaillé ?).
Dans une seconde partie, Michel Onfray tente de déconstruire
les trois religions monothéistes en montrant à quel point – malgré les différences,
elles peuvent se rejoindre, notamment sur la haine (de l’intelligence ; de
la vie ; de l’ici-bas – au profit d’un au-delà ; du corps ; des
femmes ; du sexe – pas de rapport anal car dissocié de la procréation, etc.),
bien qu’il conçoit que « bien sûr, tous enseignent l’amour du prochain ».
Il fait remarquer que seuls les Hommes sont capables de s’inventer des Dieux,
de se prosterner, de s’humilier (bien que l’on pourrait lui objecter que ce ne
sont pas les seules différences entre les Hommes et les animaux) ; que les
religions « vantent un au-delà (fictif) pour empêcher de jouir
pleinement de l’ici-bas (réel) » ; que le christianisme – par le
biais du jardin d’Eden où tout est permis sauf l’intelligence et l’immortalité
(arbre de la connaissance et de la vie), invente un Dieu suffisant pervers pour
réserver aux Hommes l’imbécillité et la mortalité ; il dénonce la honte
juive de devenir père d’une fille ou la supériorité dans l’islam des mâles sur
les femelles, la circoncision « qui consiste à retrancher une partie
saine d’un enfant non consentant sans raison médicale – la définition juridique
de… la mutilation » ; la légitimation des coups sur son épouse en
cas de suspicion ( !) ; fait remarquer que les trois monothéismes
réprouvent sur le fond l’esclavage (puisqu’ils l’interdisent pour les membres
de leur communauté) mais ne le condamnent ou ne l’interdisent pas forcément.
Puis, l’auteur se penche sur la déconstruction plus
particulière du christianisme dans une troisième partie en commençant par citer
les origines historiques (douteuses) de la Bible et les contradictions qu’elle
contient : « autant de signes qui témoignent d’une construction
postérieure, lyrique et militante de l’histoire de Jésus » ; puis
démontre comment - dès ses origines, l’Eglise séduit et flatte les personnes
qui détiennent le pouvoir, légitime et justifie le dénuement des miséreux, afin
de se ranger du côté des tyrans ; expose au grand jour qu’elle n’interdit
pas l’esclavage, et chasse le paganisme (ainsi que le judaïsme).
Dans la quatrième et dernière partie, M. Onfray veut
déconstruire les théocraties qui supposent la revendication du pouvoir issu de
Dieu, afin de pouvoir réfléchir ensuite à une nouvelle éthique car, selon lui,
il n’y a « nul besoin de menacer d’un Enfer ou de faire miroiter un
Paradis […] pour inviter à l’action bonne, juste et droite » :
« mieux vaut une vérité qui désespère tout de suite […] qu’une
histoire qui console sur le moment, certes, mais fait passer à côté de notre
seul vrai bien : la vie ici et maintenant ». En effet, toujours selon
lui, le paradis promis par les religions n’est rien d’autre qu’un antimonde où
« tout ce qui a été interdit devient libre d’accès »…
L’auteur explique ainsi que les trois Livres peuvent
justifier autant les actes les plus doux et aimants que les plus cruels et
intolérants ; puis se penche plus spécialement sur les relations ambiguës
qu’ont pu entretenir l’Eglise et Adolf Hitler (qu’il ne considère pas vraiment
comme un athée) avant et pendant la guerre, sans compter ensuite après la
guerre avec le nazisme sous toutes ses formes.
Bien entendu, tout au long du livre (qui ne respecte pas
toujours l’ordre et le contenu des chapitres attitrés) ressortent quelques
exemples d’incitation (mêmes indirectes) à des bains de sang des religions telle que
les attentats terroristes, les expéditions punitives dans la bande de Gaza, les
agissements des prêtres pédophiles, les bûchers chrétiens, les fatwas
musulmanes etc. Les exemples pleuvent sur les trois religions concernées sans
aucune « préférence », et l’auteur termine en nous affirmant que
devant un tel choix, il préfère encore la philosophie…
En guise de conclusion et pour donner mon avis personnel, en
tant qu’agnostique (non-croyant qui ne nie pas pour autant l’existence de
Dieu), je dois dire que j’ai été un peu déçu par cet ouvrage, tellement le
concept me paraissait innovant et génial : je m’attendais à voir Michel
Onfray opposer à chaque contrainte de la religion une théorie hédoniste qui
nous aurait encouragé à profiter de chaque instant de la vie afin de ne pas la
gâcher, car nous n’en avons qu’une ; ce livre ressemble au final plus à un
procès des religions monothéistes qu’à une véritable incitation à devenir athée,
ne laissant que peu, très peu (voire aucune) place à sa théorie sur le
dépassement de la théocratie. C’est mon petit regret : cet essai
n’arrivera pas à convaincre un croyant (même hésitant) de changer d’avis… Il
reste cependant très intéressant à lire, et je le recommande fortement à
quiconque est intéressé par le sujet.
A noter qu’un anti-traité d’athéologie est paru quelques
temps après, et qu’il fera prochainement l’objet d’une étude sur ce blog.
Sachant que l’objectivité n’est pas le point fort de notre philosophe, je pense
que nous aurons droit à quelques belles surprises…
PS : C’est ma plus longue chronique depuis que j’ai
ouvert ce blog, désolé si je l’ai été un peu trop, mais j’ai préféré ne pas la
diviser en deux parties (comme j’avais pu le faire, par exemple, pour celle
consacrée au projet socialiste) afin que vous puissiez rester tout au long de
sa lecture dans le vif du sujet.
Vos impressions et commentaires seront - bien évidemment et
comme toujours, les bienvenus.
06 juillet 2007
Charles Pasqua – Ce que je sais… (Seuil)
Charles Pasqua.
La seule évocation de ce nom suffirait à lancer une
multitude de débats : sa politique très controversée au sein du ministère
de l’Intérieur en 86/88 et 93/95 ; sa trahison envers Jacques Chirac pour
soutenir Edouard Balladur ; la création de son propre Parti, son
rapprochement d’avec Philippe de Villiers ; les affaires qui l’ont
finalement rattrapé etc.
J’ai trouvé intéressant de me lancer dans la lecture de ce
livre afin de découvrir l’opinion d’un personnage politique qui – vingt ans
auparavant, menait (à quelques choses près) la même politique que Nicolas
Sarkozy ces cinq dernières années ; à cette différence près qu’il le
faisait par conviction et non par populisme…
Le premier tome de ses mémoires concerne le septennat de Valéry
Giscard d’Estaing ainsi que le premier de François Mitterrand, avec une large
partie consacrée à la cohabitation (plus de la moitié du livre sur les deux
dernières années).
L’auteur revient donc dans un premier temps sur la division
de l’UDR entre ceux qui soutiendraient Jacques Chaban-Delmas et ceux qui
soutiendraient Valéry Giscard d’Estaing (dont faisait partie Jacques Chirac –
l’auteur estimant que ses idées ne concordaient nullement avec le Gaullisme).
Estimant que M. Chaban-Delmas ne passerait le premier tour, M. Pasqua nous
explique comment il convainc M. Chirac de garder ses distances avec M. Giscard
d’Estaing afin de mieux pouvoir le trahir, car c’est bien d’une trahison
dont se souviendront certains historiens de cette période, et ce, même si
l’auteur s’en défend : « Pour qu’il y ait trahison, il eût
fallu que les protagonistes soient dans le même camp. Tel était le cas en 1974,
où l’apport d’une partie des voix gaullistes avait été décisif dans le succès
de sa candidature obtenu à la marge ; pourtant il (Valéry Giscard
d’Estaing) ne l’avait pas pris en compte ». Or, non seulement nous
venons de voir qu’il avait lui-même conseillé à Jacques Chirac de prendre ses
distances bien avant les résultats des élections, mais en plus il avoue
lui-même dans son livre que l’attitude M. Giscard d’Estaing (en plus de l’avoir
nommer Premier ministre) envers M. Chirac était plutôt positive, cela
l’étonnant même (il était persuadé que Valéry Giscard d’Estaing allait se
servir de Jacques Chirac pour décomposer et se faire rallier les
« Gaullistes », puis - une fois utilisé, le jetterait).
L’auteur nous explique ensuite (selon lui) les causes de la
défaite de 1981, et le désastre engendré par l’arrivée des socialistes au
pouvoir avec au programme une augmentation massive de la dépense publique,
celle des impôts, ainsi que les nationalisations (d’établissements
bancaires et de groupes industriels) : la hausse de 10% du SMIC, de 20% du
minimum vieillesse, de 25% des allocations logement feront monter le chômage,
la dette et créeront quatre dévaluations du franc successives…
Que tout cela soit dû ou non à la politique de François
Mitterrand de l’époque, force est de constater qu’une période de
« rigueur » et un changement de politique économique suivront, ne
laissant subsister que quelques mesures du programmes original…
Trop tard. Les français voteront majoritairement pour
l’opposition, et la première cohabitation de la Ve République se mit en place.
Charles Pasqua revient (entre autres, mais je survolerai
volontairement les nombreuses anecdotes – si intéressantes soient-elles,
racontées dans cet ouvrage : la taille de ce post étant déjà suffisamment
importante) sur les manifestations lycéennes de décembre 1986 et la mort de
Malik Oussekine (qu’il considère comme un drame, et en assume pleinement ses
responsabilités), alors qu’il tentait - selon ses dires, de convaincre Jacques
Chirac de retirer le texte faisant polémique, estimant qu’il ne fallait pas se
couper de la jeunesse…
Tandis que certains voient la politique menée par Charles
Pasqua en tant que ministre de l’Intérieur (notamment sa défaillance) comme un
début d’échec, ce dernier ne voit (sans doute n’a-t-il pas complètement tort)
que la division de la droite responsable de la défaite du RPR en 1988. En
effet, les attaques incessantes de François Léotard puis de Raymond Barre sur
le gouvernement plutôt que sur la Gauche permirent à M. Mitterrand d’arriver en
tête des suffrages, et le report (non crédible) des voix finit défaire M.
Chirac…
Le livre se termine avec une introduction à sa future
( ?) suite : Jacques Chirac souhaitant une entrevue avec l’auteur
n’aborde pas les raisons de leur déroute mais se penche plutôt sur l’avenir,
persuadé qu’il était bon de conserver l’élan de rassemblement qu’avait provoqué
le deuxième tour. Cela eut le don de mettre M. Pasqua en colère (il reste
encore à l’heure actuelle persuadé que si M. Chirac l’avait écouté, avait
clairement positionné sa candidature à droite – sans se rapprocher du
Centre ; avait attendu le tout dernier moment pour lancer sa candidature –
il est vrai que François Mitterrand se déclarant après lui eut un avantage
certain, d’autant plus que la Droite se disputait à tout va ; le RPR
aurait gagné cette élection – sans regarder ses potentielles propres erreurs,
notamment celle de tendre la main au Front National qui leur fit certainement
perdre une partie de l’électorat républicain au profit de M. Mitterrand…) et
entama le froid qui allait se répandre entre les deux hommes, avec la suite que
l’on connaît.
15 juin 2007
Mai 68, l’héritage impossible – Jean-Pierre Le Goff (La découvertes/Poche)
« Mai 68 est sans contexte l’évènement social et
culturel le plus important qu’ait connu la société française depuis 1945. Et
pourtant, près de quarante ans après, il est toujours loin d’être assumé en
tant que tel ». En effet, comment contester que Mai 68 ait encore une
place des plus spéciales au sein de notre société ? Personne n’a-t-il
jamais entendu les syndicats menacer d’un nouveau Mai 68 ? Les
gouvernements parler de Grenelle ? La Droite vouloir combattre les idées
de Mai ? La Gauche vouloir les perpétrer ? C’est en en partant de ce
constat que Jean-Pierre Le Goff a décidé en écrivant ce livre de contribuer à
faire « assumer enfin de façon critique l’héritage de Mai »…
Première remarque, l’auteur est un philosophe de formation
et sociologue, et autant dire que cela s’en ressent dans son récit : il
privilégie en effet le côté sociologique sur le côté historique des faits. Aussi,
je vous conseille vivement de bien connaître votre sujet avant de vous lancer
dans la lecture de cet essai.
M. Le Goff commence donc son livre en relatant les
évènements de Mai 68, leurs causes et leur idéologie. Il nous explique ainsi
que les soixante-huitards étaient des étudiants en manque de militantisme (dû
en grande partie à un ennui profond), qui ont réussi à entraîner leurs jeunes
collègues dans une contestation anarchique et joviale de la société
contemporaine.
Planaient alors un fort rejet de tout engagement politique
(ou syndical – rappelons que les accords de Grenelle négocié par la CGT seront
rejetés par les manifestants), ainsi qu’un pacifisme profond, qui ne fut hélas
pas respecté par tous : si la répression des forces de l’ordre sur les
manifestants a attiré la sympathie de l’opinion publique envers les jeunes, la
violence grandissante de ces derniers finît par retourner les choses contre
eux, et c’est largement que le Parti du Général De Gaulle remporta les
élections anticipées qu’il avait demandé…
C’est ainsi que la deuxième partie de se livre est consacrée
à la politisation de ce mouvement, suite au fait que certains « enragés »
comprirent qu’ils ne pourraient amener la révolution sans l’aide de la classe
ouvrière. L’auteur nous décrit donc les divers courants d’extrême gauche
(trotskiste, marxiste-léniniste et maoïste pour les plus répandus), sa flambée
et son implosion, avec un petit chapitre sympathique dédié à la naissance du
quotidien Libération.
Malheureusement pour la Gauche, une grande partie des
ouvriers (lorsqu’ils ne sont pas dans la crainte d’être abandonnés du jour au
lendemain par ces étudiants plein de fougue) se complait dans le système
capitaliste de l’époque, en tout cas suffisamment pour ne pas vouloir risquer
de faire une révolution.
La troisième partie traite d’une contre-culture naissante
qui lancera bien des courants de pensée qui seront toujours d’actualité
aujourd’hui : l’apprentissage, le féminisme, l’écologie etc. C’est d’ailleurs en partie
ces mouvements (qui prennent de plus en plus d’ampleur) qui seront à l’origine
d’un certain déclin des idées communistes pures et dures. Jean-Pierre Le Goff
n’hésite pas à nous citer quelques exemples où la théorie suivie et poussée à
l’extrême (notamment pour le féminisme, qui en vient à proclamer les bienfaits
d’être lesbiennes plutôt qu’hétérosexuelles – plus par conviction que par
sentiment, et parfois à assassiner ses propres enfants handicapés considérés
comme des entraves à leur liberté) peut devenir dangereuse.
C’est la publication en France de certains ouvrages
dénonçant le Communisme (les goulags, les déportations etc.) qui verra à jamais
disparaître le fort mouvement de sympathie concernant la Gauche et ses idées
révolutionnaires. Certains « nouveaux philosophes » - dont
Bernard-Henri Lévy (sur lequel l’auteur ne mâche pas ses mots – un régal !
;-) se faisant, après avoir soutenue les idées marxiste, les grands
dénonciateurs de ce système et ont ainsi créer – selon M. Le Goff « l’ère
du vide » que la France a traversé dans les années qui suivirent…
Vient ensuite la, ou plutôt les conclusions de l’auteur dans
lesquelles il nous réaffirme (entre autres) que « Le gauchisme a voulu
concrétiser jusqu’au bout l’utopie de la Commune étudiante et en a montré
l’impossible réalisation » ; que de nos jours encore Mai 68 a du
mal à sortir d’un schématisme qui en fait un bouc émissaire ou bien au
contraire « le précurseur d’une libération des mœurs et de la culture
qui triomphe aujourd’hui » et, pour terminer, que cela rend
l’héritage de Mai impossible car « C’est hors de ce champ qu’un
renouveau de la politique et de la culture est possible ».
Il est bien entendu que je n’ai retracé ici que les grandes lignes que j’ai pu retenir de la lecture de ce livre, et qu’il mériterait bien plus de place si l’on voulait en décrire tout ce qu’il contient (bien que les commentaires restent évidemment ouverts aux éventuels débats) car, comme l’affirmera Télérama « C’est un gros pavé sur Mai 68. (Et un sacré pavé dans la mare !) », rempli de références aux écrits de l’époque qui le rendent certes difficile à aborder, mais qui – je peux vous l’assurer, est vraiment très intéressant et instructif à lire.
27 septembre 2006
Le bonheur, désespérément – André Comte-Sponville (Librio)
Cet ouvrage est la transcription d’une conférence qu’avait
donné dans le cadre des « Lundis philo » André Comte-Sponville,
philosophe français qui, comme bon nombre de philosophes - inspirés par Spinoza,
voit le bonheur dans une certaine forme de désespoir… Non pas de désespoir dans
le sens où quelqu’un est désespéré au point de vouloir tout abandonner, mais
désespoir dans le sens où nous n’aurions plus rien à espérer si nous nous
sentions comblés. C’est là tout ce que j’aime dans la philosophie : cette
façon de détourner les mots de leur sens commun afin d’en approfondir la
signification et d’en trouver une autre (la vraie ?).
L’auteur commence son essai en nous exposant sa définition
de la philosophie, à savoir que – fortement inspiré d’Epicure qu’il va
légèrement corriger, « la philosophie est une activité qui, par des
discours et des raisonnements, tend à nous procurer la vie
heureuse ». La philosophie recherche donc le bonheur, mais pas n’importe
lequel : le bonheur dans le vrai.
C’est déjà un grand pas en avant comparé à ce que le
« maître » de M. Comte-Sponville – Marcel Conche, écrivait, à savoir
que « la philosophie n’a pas en vue le bonheur » (seulement la
vérité)… Je vois mal en quoi la philosophie est à la recherche de la seule vérité
- question on ne peut plus abstraite pour moi, et surtout comment elle pourrait
arriver à la découvrir, car, après tout, qu’est-ce que la vérité ? Ne
dit-on pas qu’il n’y a pas une mais plusieurs vérités ? Celles que chacun
se fait des choses ? Bref, le bonheur et la vérité
ne sont pas le sujet d’aujourd’hui.
André Comte-Sponville nous explique donc comment, à ses
yeux, l’espoir peut nous faire passer à côté du bonheur. En effet, qu’est-ce
que l’espérance ? Je dois dire que sa définition m’a plu :
l’espérance, c’est un désir ; mais tout désir n’est pas forcément une espérance…
Pour qu’un désir devienne espérance, il faut tout d’abord que ce soit quelque
chose qui nous manque (sinon, ce serait un plaisir) ; ensuite, il
faut que ce soit quelque chose que nous ignorions (sinon, nous n’espérerions
pas, nous nous languirions) ; enfin, il faut que ce soit quelque
chose qui ne dépende pas de nous (sinon, c’est quelque chose que nous voudrions
faire), ainsi, « espérer, c’est désirer sans jouir, sans savoir, sans
pouvoir ». C’est pourquoi trop d’espérance nous fait manquer le bonheur
de jouir de ce que l’on possède au présent.
Apprendre à agir, à faire ce que nous voulons - voire ce que
nous désirons, à moins espérer le bonheur est le meilleur moyen de le vivre.
L’essai est suivi d’une série de questions à l’auteur qui
lui permettent de mieux étayer et exposer sa théorie, et que je n’aborderai pas
ici : j’ai tenté d’en résumer les grandes lignes, je vous laisse le
plaisir de lire son œuvre en intégralité si celles-ci vous ont interpellés.
Je dois bien dire que la théorie d’André Comte-Sponville est
une belle invitation à profiter de l’instant présent (à l’instar de ce que
disaient les philosophes grecs – les stoïciens), et à aimer chacun des
moments de sa vie, car nous n’en avons qu’une.
Cependant, mais cela n’est que mon opinion personnelle, permettez-moi
d’y émettre deux objections :
- Premièrement, s’il est vrai que trop
d’espérance nous fait manquer le bonheur de l’instant présent, je ne serais pas
aussi sévère que l’auteur envers l’espoir. En effet, je pense que l’espoir
a sa place dans la vie : tout d’abord parce qu’il y a des moments où
l’espoir est tout ce qu’il nous reste, et il nous permet de nous rattacher à
quelque chose alors que tout semble s’écrouler autour de nous ; ensuite
parce que je pense – comme le précise si bien l’auteur, qu’espérer quelque
chose, c’est aussi craindre son contraire, et craindre quelque chose peut nous
aider – dans certains cas, à anticiper le fait qu’elle arrive et donc à mieux
l’affronter. Espérer, à petite dose, c’est apprendre à faire des projets, à se
fixer un but, indispensables selon moi dans la vie d’aujourd’hui ;
- Deuxièmement, et je trouve amusant que
cette théorie ait été écrite par quelqu’un qui a des origines politiques
communistes, car elle me rappelle justement le communisme : comme lui,
cette théorie est excellente dans l’absolu, mais c’est sans compter sur la
nature « humaine » de l’Homme. L’espoir fait partie de la nature de
l’Homme, le combattre - en plus d’être peine perdue d’avance, revient à se
fixer un idéal (chose que rejette tout bon philosophe matérialiste) impossible
à atteindre… L’auteur en dit lui-même quelques mots en guise de
conclusion : sa théorie ne doit pas être prise comme une fin en soi (au
risque de tomber dans l’idéalisme), mais plutôt comme un but que l’on doit
poursuivre tout en sachant qu’on ne l’atteindra jamais. Je vais peut-être jouer
les difficiles, mais je trouve qu’une bonne philosophie ne doit pas être dès le
départ vouée à l’échec, ou en tout cas, nous ne devrions nullement nous en
contenter : profiter de l’instant présent est une belle invitation au
bonheur, mais c’est ce que j’appellerais « une philosophie des moments
heureux », car allez dire cela à quelqu’un à qui il n’arrive que des
malheurs depuis quelques temps… De plus, je vois mal comment on peut aimer (ou
ne serait-ce que tenter d’aimer) l’instant où l’on vient d’apprendre la
disparition de quelqu’un qui nous était cher… Les moments malheureux font tout
autant partie de la vie que les heureux, je serais même tenté de dire que sans
eux, ces derniers n’existeraient même pas ; aussi, tenter de les supprimer
en les ignorant ou en tentant de les « aimer » n’est pas – selon moi,
une bonne stratégie du bonheur (d’autant plus que c’est impossible) : il
ne s’agit donc là – toujours selon moi, que d’une théorie très alléchante, mais
insuffisante au bonheur : il ne faut pas s’en contenter mais plutôt
continuer à chercher.
Histoire de ne pas terminer cette chronique sur une note
négative quant à l’ouvrage en question, je tenais à dire que le livre m’a
réellement intéressé, et que j’ai trouvé qu’il est très facile à lire même pour
quelqu’un qui n’aime pas forcément la philosophie, et, le moins que l’on puisse
dire, c’est que dans ce domaine, c’est une sacrée qualité.
Si vous voulez d’ailleurs vous en faire une idée, vous en
trouverez un extrait sur le site de Philipo.
04 septembre 2006
Les hommes viennent de Mars, les femmes viennent de Vénus – John Gray (Michel Lafon)
Connaître nos différences pour mieux nous comprendre
John Gray est un psychologue de couple rendu mondialement
célèbre par la série d’ouvrages qu’il a écrit avec pour thème Mars et Vénus
(Mars, Dieu de la guerre – l’homme ; Vénus, Déesse de l’Amour – la femme)
dont voici le tout premier livre.
Je dois bien reconnaître que ce n’est pas trop le genre de
lecture dans laquelle je me lance d’habitude, ne serait-ce que parce que lire
un livre sur la psychologie de couple fait sous-entendre que l’on a des
problèmes de couple – réflexe apparemment typique chez les hommes. Cependant,
une amie m’ayant plus ou moins raconté la manière dont M. Gray présente les
choses (notamment les clichés de la vie quotidienne, auxquels il trouve toujours
une explication), cela m’a poussé à me procurer ce livre et, je dois bien
l’avouer, je n’ai pas été déçu…
L’auteur commence son essai en nous expliquant de la manière
la plus simple la différence entre les hommes et les femmes, à savoir que les
hommes recherchent avant tout à prouver leur valeur et leurs compétences, ils
seront donc extrêmement intéressés par les objectifs qu’ils se seront fixés
quotidiennement et - surtout, n’apprécieront l’aide de personne tant qu’ils ne
l’auront pas demandé, afin de pouvoir se prouver qu’ils en étaient capables
seuls. Si jamais un homme n’est pas capable de s’en sortir seul, il demandera
conseil à un autre homme qui s’y connaît suffisamment pour pouvoir l’aider. Ainsi,
lorsqu’un homme est sollicité pour régler un problème, il en ressent une grande
fierté, puisque cela a prouvé que ses compétences en la matière sont reconnues…
A l’inverse, une femme privilégie les relations avec les
autres, n’hésite pas à parler de ses problèmes avec plusieurs personnes afin de
se sentir comprise, ou de chercher à faire toujours mieux…
Cette différence toute bête est à l’origine de toutes les
divergences sur notre façon de voir les choses : un homme cherchera
toujours à trouver des solutions à sa femme lorsqu’elle viendra lui raconter sa
dure journée parce que c’est ce que lui souhaiterais qu’on fasse pour lui si
jamais il devait venir parler de quelque chose qui le tracasse, alors que sa
femme désire seulement être entendue, écoutée, comprise (du coup, elle
n’écoutera les solutions miracles de son homme que d’une oreille) ; de
même, une femme cherchera tout le temps à aider son homme lorsqu’il lui semble
qu’il est en difficulté, alors que c’est exactement l’inverse de ce qu’il
souhaite (tant qu’il n’a rien sollicité) : cela lui donne l’impression que
sa femme ne lui fait pas confiance pour réussir quelque chose.
Je pense que déjà certains d’entre vous doivent commencer à
se reconnaître dans ce qu’avance John Gray : quel homme ne s’est jamais
demandé pourquoi les femmes parlaient tant ; quelle femme ne s’est jamais
demandée pourquoi les hommes étaient si fiers et têtus ?
Moi, en tout cas, je tombe pile poil dans le cliché :
force est de constater que je ne supporte pas que quelqu’un vienne me dire
comment je dois faire, et il n’est pas rare que j’envoie balader celui (ou
celle) qui sera venu me dire comment mieux visser mon boulon pendant que je
bricole, même (et surtout) s’il a raison…
L’auteur nous explique donc comment cette différence, si
elle est mal comprise ou connue, va inexorablement entraîner des disputes.
M. Gray continue ensuite son livre en nous expliquant les
réactions de chacun à la contrariété : l’homme va se renfermer sur
lui-même et paraître tout à coup froid et distant ; la femme va ressentir
le besoin de parler.
En effet, la meilleure manière pour une femme de faire le
point sur ses soucis est d’en parler jusqu’à ce qu’elle se sente mieux parce
qu’elle se sera sentie comprise et aimée : inutile de préciser à quel point
cela peut devenir agaçant pour l’homme… A l’inverse, l’homme fera le point sur
ses problèmes tout seul - toujours afin de se prouver à lui-même qu’il est
capable de les surmonter sans aucune aide, et s’isolera le temps de trouver une
solution (ou de se faire une raison) qui l’apaisera : inutile également de
préciser à quel point cela peut devenir inquiétant et irritant pour une femme…
John Gray compare ainsi les hommes à des élastiques, et des
femmes à des planches de surf sur une vague : il est inutile pour une
femme de tenter de se rapprocher de son homme lorsque celui-ci s’éloigne
d’elle, au contraire, elle ne fera qu’empirer les choses et prolongera la durée
de son isolement (voire fera éclater une dispute qui sera fort désagréable
parce que l’homme sortira alors les méchancetés qui lui traversaient l’esprit
et qu’il voulait justement éviter de dire), alors que si elle laisse
l’élastique s’étirer, il reviendra de lui-même vers son point de départ (voire
plus près encore, si elle l’a laissé faire sans rien le lui reprocher). De
même, les sentiments d’une femme montent et descendent au gré de la vague, il
est incompréhensible pour un homme de voir sa femme soudainement devenir
triste, moins aimante, voire agressive alors qu’elle était tout ce qu’il y a de
plus adorable la veille. L’homme s’en sentira tout de suite coupable et tentera
de savoir ce qu’il a fait et, chose qu’il devrait justement éviter de faire,
cherchera à minimiser les problèmes de sa femme afin qu’elle se sente
mieux : la femme aura alors le sentiment qu’il ne la comprend pas, voire
la juge… Ce qu’il faut qu’un homme fasse dans ces cas-là, c’est qu’il laisse sa
femme descendre vers le creux de la vague (en l’écoutant sans la conseiller)
afin qu’elle recommence d’elle-même à remonter la pente, ayant eu l’impression
d’avoir touché le fond (fond plus ou moins profond selon la gravité de ses
problèmes).
Finalement, les hommes et les femmes se ressemblent quelque
part à ce niveau-là….
Autre chose également incompréhensible pour un homme, c’est
qu’une femme ne se sentira pas tout de suite mieux après qu’il eut écouter ses
soucis sans broncher afin de l’aider à remonter la pente : au contraire,
elle descendra encore plus bas (ah ! ces femmes ;-)) ! Cela peut
paraître étrange (voire vexant) pour l’homme, mais c’est en fait tout à fait
normal : il faut qu’il sache qu’il l’aide, mais que son aide (même si elle
prend effet tout de suite) ne se fera ressentir qu’au bout d’un moment. En
effet, une femme ne peut remonter la pente qu’après avoir toucher le fond,
ainsi, lorsqu’un homme l’aide, il l’incite à descendre plus vite la pente afin
de pouvoir la remonter…
Si les hommes et les femmes gardent ces différences en tête,
cela évitera à coup sûr des disputes.
Le reste de l’essai se consacre à la psychologie (pure) de
couple : comprendre nos confusions respectives dans nos langages, marquer
des points auprès du sexe opposé, éviter les disputes, exprimer nos sentiments
négatifs etc. Et je ne m’attarderais pas d’avantage sur ces points, tout
d’abord parce que cette chronique commence à être un peu longue et que j’ai
abordé ici ce qui m’avait le plus intéressé dans ce livre, ensuite parce que je
pense que si ce résumé vous a plu, il vaut mieux vous plonger dans la lecture
du livre, l’auteur expliquant bien mieux que moi tout ce que vous voudrez
savoir…
Je tiens juste à dire que le livre que j’ai eu entre les
mains est une version condensée de l’essai (et je ne l’ai su qu’après l’avoir
commandé sur Internet, évidemment), ce qui m’a fait un peu râlé au début mais
m’a finalement suffit sur la fin, car certains passage, et notamment le dernier
chapitre (le plus long du livre en plus) vont loin dans la psychologie (jusqu’à
la fameuse théorie de l’enfance de Freud), peut-être même un peu trop loin pour
des jeunes couples comme le mien (et peut-être aussi le votre) : ça
devient lassant.
PS : Je suis navré si mes explications ont été plus
claires (si tant est qu’elles aient été claires) pour les hommes que pour les
femmes mais, étant un homme, j’ai eu plus de facilité à comprendre - et donc à
expliquer, les émotions des hommes.
J’estime que c’est une raison supplémentaire pour vous
inciter encore une fois à lire vous-même le livre, mais – pour les plus
réticents, je précise que Beha a commencé à le lire, et que vous en saurez
certainement plus sur le sujet lorsqu’elle viendra vous faire partager ses
impressions.
En attendant, vos commentaires (que vous l’ayez lu ou non)
sont évidemment les bienvenus.
09 août 2006
Etre de droite, un tabou français – Eric Brunet (Albin Michel)
En partant d’un constat intéressant – à savoir que
s’affirmer de droite de nos jours revient à être traité de réactionnaire, voire
de facho ; Eric Brunet, journaliste, a écrit un livre sur le fait qu’être
de droite est devenu tabou en France (ça, je crois que personne ne pourra le
contester).
Je me suis donc lancé, alléché, dans la lecture de l’essai,
pensant y trouver des explications et des arguments irréfutables… Autant le
dire tout de suite, il n’en est rien : l’argumentation de l’auteur est
basée sur une succession d’exemples et de théories on ne peut plus subjectives
(celles sur mai 68 - jacquerie de petits bourgeois, et sur les
fonctionnaires - profiteurs de l’Etat, n’étaient pas mal :-(
M. Brunet commence donc son livre- après nous avoir assurer
que son but ici n’était pas de prendre position (ce dont on a du mal à croire
dès les premiers chapitres), en retraçant l’histoire de ce tabou depuis son
origine : la guerre de 39-45 et la collaboration ; il nous explique
ainsi que tous les collaborateurs n’étaient pas de droite, et que tous les
résistants n’étaient pas de gauche. Il continue sur le fait que le communisme a
toujours été mieux vu que le nazisme, alors qu’il a fait beaucoup plus de morts
à travers les âges et dans le Monde (nous citant au passage la sortie très
boycottée du livre Noir du communisme), puis termine en nous disant que
François Mitterrand (dont il rappelle le passé peu – ou plutôt très, glorieux
sous Vichy) a bien su affaiblir sa droite concurrente en la confondant avec
l’extrême droite, équation encore très appliquée de nos jours.
Passé ce chapitre, nous entrons dans le vif du sujet dans
deux longs, très longs chapitres qui ont – à mon appréciation, plus tendance à
s’en éloigner qu’à y pénétrer : le journaliste tente de nous montrer
comment il est devenu difficile de s’affirmer de droite dans le domaine de la
culture, puis des médias.
Même si je pense qu’il n’a pas complètement tort sur le
fond, la forme (enchaîner exemple sur exemple) ne m’a pas franchement
emballée : un exemple doit à mon avis rester illustratif dans ce genre de
démonstration, car je pense que quelqu’un qui voudrait établir une contre
argumentation de sa théorie pourrait tout aussi bien l’appuyer sur de multiples
exemples.
De plus, si l’on ne peut qu’être d’accord avec ce qu’Eric
Brunet nous avance, cela ne défends en rien son idée principale… Je
m’explique : certes, ne pas penser politiquement correct (par exemple être
contre la gay pride) revient à se faire regarder de travers, mais je ne vois
pas en quoi cela est un engagement politique ; de même, il critique ceux
qui attaquent sans réelles raisons les USA, mais il convient lui-même que (en
France) même la droite s’y est mise, Jacques Chirac en première ligne…
En cela, je pense que M. Brunet s’est fortement
éloigné de sa thèse principale, même si on devine où il veut en venir, on
pouvait s’attendre à mieux qu’à tant d’amalgames de la part d’un
professionnel : on a parfois l’impression qu’il parle de l’extrême gauche
et du communisme comme de LA gauche, et n’hésite pas à placer les socialistes
tantôt à gauche, tantôt à droite selon ce qui l’arrange.
Eric Brunet termine son livre par deux chapitres dans
lesquels il revient de manière un peu plus précise sur ses théories : être
de droite dans l’éducation et dans le travail, bien que, encore une fois, je
trouve qu’il s’éloigne un peu du sujet.
Selon moi, que les Instituts Universitaires de Formation des
Maîtres (IUFM) apprennent à tous les professeurs à enseigner de la même façon
(et avec des méthodes de moins en moins pointues) est bien triste, mais je ne
vois pas en quoi cela est une propagande de gauche ; de même, lorsqu’un
ouvrier n’est pas en accord avec son syndicat représentatif, je ne vois pas pourquoi
il serait forcément de droite, et inversement…
Décevant donc, même si le livre reste très intéressant et
que je ne regrette pas de l’avoir lu jusqu’au bout ; je pense qu’il est à
réserver à une certaine élite (dont je ne fais pas partie), qui connaîtrait les
exemples - et surtout les contre-exemples, de la théorie de M. Brunet afin de
s’en faire elle-même sa propre opinion.
12 juillet 2006
Apprendre à vivre – Luc Ferry (Plon)
Traité de philosophie à l’usage des jeunes générations
Ancien ministre de l’Education et philosophe modeste, Luc
Ferry commence son livre en annonçant les critiques qu’on lui a faites sur son
précédent ouvrage, à savoir qu’il était incompréhensible (à lire). M. Ferry se
donne alors un objectif : être le plus compréhensible possible, même pour
un lecteur non préparé et - quitte à expliquer clairement les choses, autant
les reprendre depuis le début…
L’auteur nous fait donc d’entrée de jeu une promesse, à
savoir arriver à nous faire comprendre les pensées qui ont fait au cours des
siècles l’histoire de la philosophie.
Luc Ferry nous plonge donc jusque dans l’antiquité afin de
voir l’émergence de la philosophie, à savoir l’envie de combattre la peur de la
mort à travers autre chose qu’une croyance métaphysique (la religion). Prenant
la nature comme exemple, les grecs se sont donnés comme objectif de l’imiter le
plus fidèlement possible afin d’entrer en harmonie avec ce qu’ils appellent le cosmos,
pour pouvoir jouir de l’instant présent tel qu’il est, c’est-à-dire non aux
dépens des regrets du passé et des espoirs de l’avenir (qui n’a jamais entendu
parler de Carpe Diem ?).
Dans le domaine pratique, ce genre de pensée a conduit –
entre autres, la société à s’organiser en hiérarchie.
Ce genre de pensée est révolutionnaire pour l’époque, mais –
il faut bien l’admettre, elle n’est guère rassurante quant à la véritable peur
de la mort. Aussi, lorsque le christianisme arrive en occident, il fait de
nombreux adeptes : ses théories sur la personnification de Dieu ; le
concept que tous les êtres humains, mêmes (voire surtout) les plus faibles sont
dignes de respect ; de l’idée de la personnalisation de la mort (retrouver
ses proches au paradis etc.) ne peuvent que séduire, même si elles vont à
l’encontre de la philosophie au sens propre, puisqu’elle encourage à mettre de
côté l’usage de la raison au profit de la foi.
Dans le domaine pratique, ce genre de pensée est évidemment
à la base de la pensée et donc de la société occidentale.
Le christianisme aura longtemps le monopole (par rapport à
la philosophie). Cependant, au bout de quelques siècles, la technologie aidant,
les sciences en sont arrivés à remettre en question certaines thèses du
christianisme (notamment l’âge de la Terre et la formation de l’univers).
S’en est suivi alors une grande période de doute dans
laquelle les êtres humains ne savaient plus à quoi s’en tenir. Ce fût le moment
pour les philosophes de prendre leur revanche : n’hésitant pas à remettre
en cause tout ce qui était acquis, les Lumières finssent par mettre en
place l’Homme au milieu de toutes leurs réflexions. C’est le début de
l’humanisme, qui sera à l’origine de la Déclaration des droits de l’Homme (ne
prenant plus comme base la hiérarchie naturelle comme ce fut le cas chez les Anciens
– notons au passage la proximité avec la pensée chrétienne).
En lisant au fur et à mesure ces trois grands chapitres, et
prenant la peine d’y réfléchir un peu, on se rend compte à quel point la
philosophie a pu être importante, et – quoi qu’en disent certains, à quel point
elle peut être liée à l’Histoire.
Les deux derniers chapitres de ce livre sont un peu plus
abstrait, puisqu’ils sont consacrés à la déconstruction de Nietzsche (on
regrettera au passage l’absence de précisons sur Freud ou Marx) qui, prenant
comme modèle les remises en cause des Modernes pour leur appliquer leur propre
théorie et les rabaisser afin de ne voir ressortir que l’essentiel – à savoir
être heureux, c'est-à-dire (je déforme sûrement) profiter de l’instant présent
tel qu’il nous plait de le vivre (cette théorie développera l’individualisme,
et sera prise comme modèle par les Nazis) ; puis nous en venons (enfin) à
ce que l’auteur pense de tout cela et nous expose sa propre thèse :
combattre le matérialisme par l’humanisme développé par Kant, sans tomber dans
l’excès (le communisme) en gardant en tête les conseils de Nietzsche…
Si nous avons bien compris cela, nous pouvons désormais nous
attaquer à son livre sur la question, à savoir : Qu’est-ce qu’une vie
réussie ? ;-)
Mais aussi (chose plus surprenante) celui de son grand
concurrent (au niveau théorique), le communiste André
Comte-Sponville (auteur du récent Le capitalisme est-il moral ?)
: Le Bonheur, désespérément afin d’ « élargir notre pensée ».
Bref, un excellent livre pour tous ceux qui souhaitent
s’initier à la philosophie sans se prendre la tête à essayer de déchiffrer les
phrases une à une.
Toutefois, je lui ferais un petit reproche : le
tutoiement du lecteur. Visiblement mal à l’aise lui-même de nous tutoyer,
l’auteur n’en devient que moins naturel, et donne parfois l’impression de
s’adresser à des gamins, voire des débiles… C’est dommage, d’autant plus que ce
sentiment est mis en avant dans la quatrième de couverture, et risque de décourager
le lecteur potentiel avant même qu’il ait acheté le livre.
Cependant, je souhaiterais ne pas être trop sévère avec M.
Ferry sur ce point. Si le tutoiement ne sonne pas naturel, c’est parce qu’il
est forcé : tentant de tenir sa promesse, l’auteur essaie de créer une
complicité avec son lecteur, en écrivant comme s’il était en train de lui
parler. Si je peux me permettre, je lui dirais que la complicité peut également
être créée en utilisant le "vous", donnant ainsi l’impression que l’on
adresse à plusieurs personnes à la fois (un peu comme un professeur), voire (à
mon avis le summum de la complicité), en utilisant le "nous", qui
montre ainsi que l’auteur s’inclus parmi ses lecteurs…
Mais je vous garantie que, une fois la gêne du tutoiement
surmontée – il n’est d’ailleurs pas impossible qu’il n’y ait que moi que ça ait
gêné, on prend un réel plaisir à se faire raconter les différentes théories qui
figurent dans ce livre : personnellement, j’ai adoré le chapitre sur la
victoire du christianisme sur la philosophie, et ça ne me déplairait pas de
lire d’avantage sur ce sujet, voire de lire des récits semblables sur les
autres religions du Monde entier.

