Le grand salon de discussion

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27 septembre 2006

Le bonheur, désespérément – André Comte-Sponville (Librio)

scan0001Cet ouvrage est la transcription d’une conférence qu’avait donné dans le cadre des « Lundis philo » André Comte-Sponville, philosophe français qui, comme bon nombre de philosophes - inspirés par Spinoza, voit le bonheur dans une certaine forme de désespoir… Non pas de désespoir dans le sens où quelqu’un est désespéré au point de vouloir tout abandonner, mais désespoir dans le sens où nous n’aurions plus rien à espérer si nous nous sentions comblés. C’est là tout ce que j’aime dans la philosophie : cette façon de détourner les mots de leur sens commun afin d’en approfondir la signification et d’en trouver une autre (la vraie ?).

L’auteur commence son essai en nous exposant sa définition de la philosophie, à savoir que – fortement inspiré d’Epicure qu’il va légèrement corriger, « la philosophie est une activité qui, par des discours et des raisonnements, tend à nous procurer la vie heureuse ». La philosophie recherche donc le bonheur, mais pas n’importe lequel : le bonheur dans le vrai.
C’est déjà un grand pas en avant comparé à ce que le « maître » de M. Comte-Sponville – Marcel Conche, écrivait, à savoir que « la philosophie n’a pas en vue le bonheur » (seulement la vérité)… Je vois mal en quoi la philosophie est à la recherche de la seule vérité - question on ne peut plus abstraite pour moi, et surtout comment elle pourrait arriver à la découvrir, car, après tout, qu’est-ce que la vérité ? Ne dit-on pas qu’il n’y a pas une mais plusieurs vérités ? Celles que chacun se fait des choses ? Bref, le bonheur et la vérité ne sont pas le sujet d’aujourd’hui.
André Comte-Sponville nous explique donc comment, à ses yeux, l’espoir peut nous faire passer à côté du bonheur. En effet, qu’est-ce que l’espérance ? Je dois dire que sa définition m’a plu : l’espérance, c’est un désir ; mais tout désir n’est pas forcément une espérance… Pour qu’un désir devienne espérance, il faut tout d’abord que ce soit quelque chose qui nous manque (sinon, ce serait un plaisir) ; ensuite, il faut que ce soit quelque chose que nous ignorions (sinon, nous n’espérerions pas, nous nous languirions) ; enfin, il faut que ce soit quelque chose qui ne dépende pas de nous (sinon, c’est quelque chose que nous voudrions faire), ainsi, « espérer, c’est désirer sans jouir, sans savoir, sans pouvoir ». C’est pourquoi trop d’espérance nous fait manquer le bonheur de jouir de ce que l’on possède au présent.
Apprendre à agir, à faire ce que nous voulons - voire ce que nous désirons, à moins espérer le bonheur est le meilleur moyen de le vivre.
L’essai est suivi d’une série de questions à l’auteur qui lui permettent de mieux étayer et exposer sa théorie, et que je n’aborderai pas ici : j’ai tenté d’en résumer les grandes lignes, je vous laisse le plaisir de lire son œuvre en intégralité si celles-ci vous ont interpellés.

Je dois bien dire que la théorie d’André Comte-Sponville est une belle invitation à profiter de l’instant présent (à l’instar de ce que disaient les philosophes grecs – les stoïciens), et à aimer chacun des moments de sa vie, car nous n’en avons qu’une.
Cependant, mais cela n’est que mon opinion personnelle, permettez-moi d’y émettre deux objections :
- Premièrement, s’il est vrai que trop d’espérance nous fait manquer le bonheur de l’instant présent, je ne serais pas aussi sévère que l’auteur envers l’espoir. En effet, je pense que l’espoir a sa place dans la vie : tout d’abord parce qu’il y a des moments où l’espoir est tout ce qu’il nous reste, et il nous permet de nous rattacher à quelque chose alors que tout semble s’écrouler autour de nous ; ensuite parce que je pense – comme le précise si bien l’auteur, qu’espérer quelque chose, c’est aussi craindre son contraire, et craindre quelque chose peut nous aider – dans certains cas, à anticiper le fait qu’elle arrive et donc à mieux l’affronter. Espérer, à petite dose, c’est apprendre à faire des projets, à se fixer un but, indispensables selon moi dans la vie d’aujourd’hui ;
- 
Deuxièmement, et je trouve amusant que cette théorie ait été écrite par quelqu’un qui a des origines politiques communistes, car elle me rappelle justement le communisme : comme lui, cette théorie est excellente dans l’absolu, mais c’est sans compter sur la nature « humaine » de l’Homme. L’espoir fait partie de la nature de l’Homme, le combattre - en plus d’être peine perdue d’avance, revient à se fixer un idéal (chose que rejette tout bon philosophe matérialiste) impossible à atteindre… L’auteur en dit lui-même quelques mots en guise de conclusion : sa théorie ne doit pas être prise comme une fin en soi (au risque de tomber dans l’idéalisme), mais plutôt comme un but que l’on doit poursuivre tout en sachant qu’on ne l’atteindra jamais. Je vais peut-être jouer les difficiles, mais je trouve qu’une bonne philosophie ne doit pas être dès le départ vouée à l’échec, ou en tout cas, nous ne devrions nullement nous en contenter : profiter de l’instant présent est une belle invitation au bonheur, mais c’est ce que j’appellerais « une philosophie des moments heureux », car allez dire cela à quelqu’un à qui il n’arrive que des malheurs depuis quelques temps… De plus, je vois mal comment on peut aimer (ou ne serait-ce que tenter d’aimer) l’instant où l’on vient d’apprendre la disparition de quelqu’un qui nous était cher… Les moments malheureux font tout autant partie de la vie que les heureux, je serais même tenté de dire que sans eux, ces derniers n’existeraient même pas ; aussi, tenter de les supprimer en les ignorant ou en tentant de les « aimer » n’est pas – selon moi, une bonne stratégie du bonheur (d’autant plus que c’est impossible) : il ne s’agit donc là – toujours selon moi, que d’une théorie très alléchante, mais insuffisante au bonheur : il ne faut pas s’en contenter mais plutôt continuer à chercher.

Histoire de ne pas terminer cette chronique sur une note négative quant à l’ouvrage en question, je tenais à dire que le livre m’a réellement intéressé, et que j’ai trouvé qu’il est très facile à lire même pour quelqu’un qui n’aime pas forcément la philosophie, et, le moins que l’on puisse dire, c’est que dans ce domaine, c’est une sacrée qualité.
Si vous voulez d’ailleurs vous en faire une idée, vous en trouverez un extrait sur le site de Philipo.

Posté par Bastogi à 07:19 - Bibliothèque - Commentaires [4] - Permalien [#]

Commentaires

  • merci pr le lien bastogi
    et pour l'article aussi

    Posté par roi bourdieusien, 28 septembre 2006 à 11:42
  • Je pense qu'il faut un minimum d'espoir pour vivre, car pour moi celui qui ne rêve pas, qui n'a pas d'espérance c'est quelqu'un qui est vide. L'espérance n'est pas donné qu'aux gens malheureux, c'est un don qu'à tout être humain, et par lequel on peut imaginer obtenir ce que l'on souhaite. C'est quelque chose de magique, qui peut à la fois redonner le courage à ce qui sont déprimés, mais également faire sourire les gens heureux.
    Pour moi c'est à travers l'espoir que l'on retrouve le bonheur.

    Posté par Beha, 28 septembre 2006 à 16:50
  • Quel charabia !

    Logorrhée, logorrhée... quand tu nous tiens... tu nous tiens bien !... )

    Posté par pierjan, 02 octobre 2006 à 16:18
  • Quel plaisir !

    Mais oui n'en déplaise à ceux qui considèrent comme logorrhée tout ce qu'ils ne comprennent pas, Comte-Sponville décrit à merveille les méandres dans lesquels nous plonge une espérance débridée. Il ne sert à rien de vouloir pousser une porte cadenassé. Espérer c'est faire le constat du manque mais aussi de notre incapacité à accéder à ce qui nous manque (sinon nous ne l'espererions pas) et également à notre ignorance des moyens d'atteindre ce que nous espérons. L'espérance nous livre donc pieds et poings liés à ce qui ne dépend pas de nous et nous en rend dépendants donc nous prive d'un espace de liberté. Loin de nous exhorter à ne rien espérer (il faut bien un minimum d'espoir pour entreprendre) Comte-Sponville préconise une réappropriation de ce qui ne peut nous échapper, la jouissance de ce que nous avons déjà.

    Posté par Kaki, 10 mars 2019 à 16:01

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